La psy des tout-petits. C'était le temps des Foucault, Derrida, Lévi-Strauss, Lacan, l'époque de la déconstruction, du structuralisme et d'un nouveau regard sur les maladies mentales. Dans ces décennies où les sciences humaines furent reines, des années 1960 aux années 1980, Françoise Dolto (1908-1988) fut une princesse à part. C'est cette énigme qu'a voulu percer l'historienne Emmanuelle Loyer dans cette biographie - la vie de la psychanalyste avait déjà notamment donné lieu à Françoise Dolto, itinéraire d'une psychanalyste de Jean-François de Sauverzac, paru en 1993 chez Aubier.
Dans ce magistral travail qui exploite un impressionnant fonds d'archives, Emmanuelle Loyer compare l'enfance à une boîte noire. C'est sa lecture qui permet aux psychanalystes, psychiatres et psychologues de comprendre les accidents de la vie. Et lorsque cette boîte noire est endommagée, il leur faut mener l'enquête. Françoise Dolto a fait cela comme clinicienne et praticienne. La biographe fait de même en puisant dans les enregistrements d'une vie que sont les lettres, les photos, les témoignages, les traces infimes d'où l'on peut tirer un détail, une couleur, une intonation. « Je disais que quand je serais grande, je tâcherais de me souvenir de comment c'est quand on est petite », confiait Dolto. Et quand elle était petite, ce n'était pas toujours drôle, dans cette famille bourgeoise, catholique, imprégnée de la pensée de Maurras, où la jeune Françoise Marette eut du mal à choisir son chemin.
Emmanuelle Loyer retrace son enfance, ses relations toxiques avec sa mère qui lui en a voulu d'avoir survécu à sa sœur, l'amitié du comédien Alain Cuny, l'amour pour Boris Dolto dont témoigne une lettre poignante jamais envoyée. Il fut le père de ses trois enfants, Catherine, Grégoire et Jean-Chrysostome, plus connu sous son nom de chanteur, Carlos. Mais il est aussi question des batailles de psychanalystes, de son insatiable travail sur les enfants, de ses interventions publiques, de son émission sur France Inter avec Jacques Pradel Lorsque l'enfant paraît, de ses relations avec François Wahl, son éditeur au Seuil, de son encombrante célébrité après plusieurs prestations télévisuelles où elle apparaît en grand-mère confiture capable de dire tout et parfois n'importe quoi, jusqu'à ce fameux numéro d'Apostrophes en 1987, un an avant sa mort, où elle apparaît seule chez elle, en majesté. Tout cela est raconté au cordeau, replacé dans l'époque, fascinante parce que complexe, complexe parce qu'il n'y a pas de vie simple.
Professeure d'histoire contemporaine à Sciences Po Paris, Emmanuelle Loyer a reçu le prix Femina essai pour sa biographie de Claude Lévi-Strauss (Flammarion, 2015). Son portrait en creux de Françoise Dolto expose la femme attaquée de toutes parts, sur la notion d'enfant-roi, sur la sexualité, sur la religion, sur ses sympathies vichystes, sur sa complaisance avec l'inceste ou sur la pédophilie. L'autrice n'élude aucune controverse et donne tous les éléments pour se faire une opinion en tenant compte du moment. La psy des tout-petits n'a sans doute pas percé tous les mystères de ces boîtes noires. Mais depuis, grâce à elle, on les examine. Quand on les retrouve...
Françoise Dolto. Biographie
Gallimard
Tirage: NC
Prix: 30 € ; 704 p. + 2 cahiers hors-textes (16 p.)
ISBN: 9782072995651
