Carlo Ginzburg, spécialiste international de la microhistoire, est décédé dans la nuit de mardi à mercredi à 87 ans. Tout au long de sa carrière, l'historien italien a contribué à mieux faire connaître la culture populaire, univers longtemps resté à l'écart des grands courants historiques.
Démarrée sous les « années de plomb », qui virent dans les années 1960 et 70 l'Italie sombrer dans la violence, son œuvre s'inscrit en partie dans le cadre de la microhistoire. Ce courant est né en réaction contre l'histoire quantitative, représentée en France par la célèbre École des Annales depuis les années 1930.
Passionné par l'analyse des croyances paysannes et les comportements des gens ordinaires, toujours attentif aux détails qui font sens, Carlo Ginzburg a écrit aussi bien sur les procès de sorcellerie ou la magie dans l'Italie de la Renaissance que sur l'histoire intellectuelle de l'Europe, l'art ou la littérature.
Méthode historique
Italien de gauche, ce professeur à l'université de Bologne, à l'École normale supérieure de Pise et à l'université de Californie (UCLA, Los Angeles), était également l'auteur d'importants ouvrages théoriques sur la méthode historique.
Il a défendu, avec d'autres intellectuels, le journaliste d'extrême-gauche Adriano Sofri, condamné pour l'assassinat d'un commissaire en 1972. Sofri, ami de Ginzburg, a été condamné en 1997, à l'issue de sept procès, à 22 ans de prison puis libéré en 2012.
Carlo Ginzburg a écrit en 1991 un ouvrage sur le premier de ces procès, Le juge et l'historien (Il giudice e lo storico), paru en 1997 chez Verdier, parlant d'erreur judiciaire et disant retrouver, dans ce dossier, des aspects des procès en sorcellerie, qu'il étudiait d'un point de vue historique, comme ceux qu'intenta l'Inquisition aux XVIe et XVIIe siècles.
Il naît le 15 avril 1939 à Turin. Sa mère, Natalia Ginzburg (née Levi), est romancière et traductrice (notamment de Proust en italien). Son père, Leone Ginzburg, est professeur de littérature russe. Militant antifasciste, il sera envoyé en résidence surveillée par Mussolini, puis arrêté et assassiné par les Allemands alors que Carlo a 5 ans.
« J'ai grandi dans une maison pleine de livres, un privilège lié à une expérience de la marginalité : celle d'un juif en Italie fasciste pendant la guerre », disait-il.
Historien des mentalités populaires et de la sorcellerie
Le jeune homme obtient un doctorat de philosophie à l'École normale de Pise. En 1976, il signe Le fromage et les vers (Il formaggio e i vermi, paru en France en 1980). Dans ce travail, qui se veut écrit au plus près de la réalité, devenu un classique et largement traduit, il a reconstitué l'idée qu'un meunier du Frioul (nord-est) du XVIe siècle se faisait du monde.
Carlo Ginzburg va s'imposer comme historien des mentalités populaires et de la sorcellerie. Sur ce dernier sujet, il publie notamment Le sabbat des sorcières (Storia notturna, 1989), paru chez Gallimard en 1992.
On lui doit des ouvrages comme Enquête sur Piero della Francesca (Indagini su Piero, 1981 - Flammarion, 1983), centré sur l'iconographie du peintre, Nulle île n'est une île (No Island is an Island, 2000 - Verdier, 2005) qui traite de périodes de la littérature anglaise où l'interprétation d'un texte classique finit par conduire à la compréhension de son contexte international.
Carlo Ginzburg a aussi écrit sur la nature des témoignages historiques dans Mythes, emblèmes, traces (Miti, emblemi, spie, 1986 - Flammarion, 1989) et sur l'idée de preuve historique dans Rapport de force : histoire, rhétorique, preuve (History, Rhetoric, Proof, 1999 - Seuil, 2003).
« La façon d'arriver à un résultat compte d'une certaine manière autant que les résultats (...). J'ai pu exposer des résultats provisoires, des ébauches. Et c'est très utile. On doit apprendre à partir de ses propres erreurs », disait-il.