Livres Hebdo : Vous lancez une nouvelle maison d’édition. Qu’est-ce qui la caractérise ?
Bertrand Py : Il y a longtemps qu'on voulait faire quelque chose ensemble Mathieu Larnaudie et moi. J’ai accueilli Inculte qu’il animait au sein d’Actes Sud et c’était un des auteurs dont je m’occupais… C’est l'occasion de concrétiser une idée de collaboration ancienne. Parmi tous les interlocuteurs que nous avons rencontrés, Gilles Haeri, le directeur général des éditions Albin Michel, est probablement le seul qui n'ait pas demandé quels auteurs allaient venir avec nous. On a parlé projet et des auteurs suivront, ou pas. Alors que dans d’autres échanges j’ai eu l’impression que ce n’était pas nous qu’on voulait. C’était un signe, un symbole qu’au sein du groupe Albin Michel nous disposerions d'une totale indépendance éditoriale avec tous les moyens nécessaires.
Mathieu Larnaudie : Gilles Haéri nous a garanti une vraie autonomie, une vraie indépendance sur le plan éditorial, sur le plan symbolique même. Nous sommes allés vers la maison qui nous a semblé la plus volontaire, la plus ouverte et la plus tenace aussi, ils n'ont pas arrêté de te relancer. D’autant que nous voulions nous appuyer sur un groupe qui dispose déjà de tous les services nécessaires pour faire de l'édition, si possible aussi avec une certaine solidité économique, alors que beaucoup de maisons tanguent en ce moment. Et puis, ce que je trouve très intéressant dans l'offre que nous a faite Albin Michel, c'est que nous leur apportons un registre éditorial, un type de littérature qui n'est pas présent dans le groupe. Qui ne ressemble pas à ce que font Albin Michel, les Équateurs ou l'Observatoire.
Estelle Lemaitre, vous accompagnez le lancement du Cercle ouvert tout en continuant à défendre les livres de l’Observatoire, comment les choses s’organisent-elles entre ces différentes maisons ?
Estelle Lemaitre : Une nouvelle entité nommée Terre Neuve regroupe un certain nombre de maisons issues du groupe Humensis qui a rejoint le groupe Albin Michel début 2026. L’Observatoire, Les Équateurs côté littéraire ou des maisons de sciences humaines comme Passés Composés et Belin, hors scolaire… Mais aussi Charleston et donc Le Cercle ouvert. Le tout sous la responsabilité de Muriel Beyer. Les locaux seront situés dans l’immeuble Atlantique, place de la Catalogne dans le XIVe arrondissement de Paris et la distribution sera assurée par Dilisco.
Et vous coordonnerez la presse de toutes ces maisons ?
Pas du tout, je suis indépendante, je ne suis pas salariée de Terre Neuve, d'Albin Michel, ou de qui que ce soit. Je vais travailler pour Le Cercle ouvert. Il en était question depuis un bon moment avec Bertrand Py. Il s'agit pour moi de faire ce que font des tas de communicants, d'attachés de presse, de travailler pour les entités distinctes que sont l’Observatoire et Le Cercle ouvert, de respecter leurs identités respectives. C'est un vrai challenge, mais leurs images seront suffisamment différentes et singulières.
Estelle Lemaître (attachée de presse) avec Mathieu Larnaudie et Bertrand Py les fondateurs des éditions Le Cercle Ouvert.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le Cercle ouvert nous dévoile les auteurs qu’il publiera à la rentrée 2026
Mathieu Larnaudie : Dès la rentrée de septembre nous en publierons trois. Claudie Gallay, a travaillé avec Bertrand Py sur plusieurs titres chez Actes Sud. Elle a un lectorat très important et constant, et propose une littérature narrative de très grande qualité (Prix des lectrices de Elle et Prix de la Ville de Brive en 2009 avec Les Déferlantes au Rouergue. Son dernier roman, Les jardins de Torcello s’est écoulé à plus de 26 000 exemplaires chez Actes Sud en 2024, ndlr).
Le deuxième auteur a reçu le Prix Goncourt 2011 avec L'art français de la guerre chez Gallimard. Alexis Jenni a une œuvre protéiforme, Il est biologiste de formation, écrit facilement et s’est notamment intéressé à des figures d'explorateurs. Au risque, je trouve, de perdre un peu de vue la cohérence de son œuvre romanesque. Il est venu me voir pour nouer un dialogue éditorial sur son travail romanesque, l'écriture littéraire et son rapport au langage. Il propose un livre à la tonalité très joueuse, extrêmement plaisant à lire, sarcastique et étonnante par rapport à ce qu'il a fait avant.
Et le troisième ?
Bertrand Py : Un premier roman immense et génial. Nous montons rarement dans le registre des superlatifs, mais nous avons un vrai enthousiasme pour Élise Lespade. Une autrice d’une trentaine d’années qui nous a proposé un roman un peu à contre-courant par son amplitude romanesque et narrative. Il se situe dans la bourgeoisie catholique de province contemporaine. Dans une famille de militaires qui se révèle dysfonctionnelle, incestuel même. Avec des narrateurs successifs qui dévoilent l'histoire de cette famille petit à petit, strate par strate.
Mathieu Larnaudie : C'est assez audacieux, formellement, mais d'une grande lisibilité, très classique et structuré. Je trouve ces trois livres très représentatifs de ce que l'on veut faire. De la littérature narrative de grande qualité, un auteur confirmé qui poursuit son œuvre avec nous, et une découverte.
Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Sortir de la macro édition pour retrouver une dimension un peu plus modeste »
Combien de livre prévoyez-vous de publier avec Le Cercle ouvert ?
B.P : Huit à dix publications par an, pas plus. Matthieu va prolonger l'aventure au-delà de mon existence probablement, puisque nous avons un quart de siècle de différence d'âge. Mais mon idée, c'est de sortir de la macro édition pour retrouver une dimension un peu plus modeste que j'ai connue à la création d'Actes Sud. Être à l'équilibre autour de 2 000 ou 3 000 exemplaires. Alors que la croissance modifie évidemment les zones d'équilibre. Quand vous êtes directeur éditorial et qu’il y a 200 salariés, vous cherchez un peu la performance. Je l'ai vécu, ça m'a beaucoup plu et j'ai eu un certain succès. Mais c'est dommage de ne pas pouvoir mobiliser les équipes sur des textes exigeants. Si on arrive à retrouver à travers une microstructure une possibilité d'équilibre, voire de gains légers à 3 000 exemplaires, c'est très bien. Et si ça fait plus, tant mieux.
M.L : Il y a une certaine excitation quand ça décolle. Mais à un moment, on est sur un plateau qui est plus difficile à gérer. J’ai quitté Inculte et donc Actes Sud pour aller au Seuil parce que je trouvais que l'on n'était pas toujours bien défendus. On proposait parfois des textes audacieux, voire un peu expérimentaux. Ils visaient un lectorat de 1 000 personnes et notre job, c’était d'aller les trouver. Mais on proposait aussi des textes beaucoup plus souples, destinés à un public plus large, qui n'était pas considéré comme tel par l'équipe commerciale, et peut-être également par les libraires. Certains textes difficiles ont été mieux reçus, avec une mobilisation commerciale plus forte, au Seuil. Ces textes passaient essentiellement dans le Cadre rouge, nous n’avions pas notre petite bulle, et ça change beaucoup de choses.
La taille de la structure d'Albin Michel, de celle de Terre Neuve, permet un équilibre avec des ventes modestes ?
B.P : Nos charges sont extrêmement modestes d’un point de vue salarial ou de frais généraux. On est dans une relative frugalité heureuse.
M.L : Ce qui est important, c'est d'avoir quelques titres par an qui commercialement lestent un peu le bateau. Et on peut naviguer.
Je vais faire la même chose que certains éditeurs que vous avez rencontrés et vous demander s’il y a des auteurs qui vous suivent, venant du Seuil, d’Actes Sud et d’Inculte ?
B.P : Dans l'idée du Cercle, il y a quelque chose de convivial, et des auteurs vont venir par amitié, par sympathie. Mais on ne va pas aspirer le catalogue d’Actes Sud en faisant huit ou dix titres par an, et d’ailleurs je suis toujours actionnaire d’Actes Sud.
« Dans la phase de dématérialisation qui semble s'accélérer, l'objet est hyper important en matière de littérature exigeante »
M.L : Pour ce qui est d’Inculte, Claro est bien là où il est, on s'entend très bien, et il publie un nombre de titres restreint chaque année. Je ne souhaite pas renouveler l'expérience Inculte. Mais il y a une continuité de travail, un compagnonnage amical et intellectuel avec certains auteurs qui va inévitablement perdurer et se retrouver dans cette nouvelle structure. Le but n’est pas de piquer qui que ce soit à une autre maison mais de tracer notre chemin en étant cohérent, et en faisant des découvertes.
Et graphiquement, vous avez déjà une idée de ce à quoi vos livres vont ressembler ?
M.L : Nous voulons nous différencier de ce que proposent Actes Sud, l'Observatoire, Albin Michel ou Le Seuil. Nous avons trouvé une directrice artistique au discours et aux propositions intéressantes. Notamment un format un peu plus petit que l’ordinaire de la littérature blanche qu'on rencontre dans l'édition anglo-saxonne ou québécoise. Nous voulons un bel objet, avec des rabats, un beau dos. Dans la phase de dématérialisation qui semble s'accélérer, l'objet est hyper important en matière de littérature exigeante, de littérature littéraire, pour user d'une jolie tautologie.
Est-ce que la maison est amenée à ne faire que du roman ou y aura-t-il aussi de la non-fiction ?
B.P : La maison ne se donne aucune contrainte.

