Traduit dans moult langues, porté à l'écran, adapté en pièce de théâtre, en série télé... un livre, ce sont des droits qui s'exploitent au-delà de sa sortie en librairie dans son pays d'origine. À Francfort, à Londres, dans les foires internationales, services des cessions de droits des grandes maisons, petits éditeurs, agents littéraires... Tous s'activent pour vendre et acquérir les droits de titres avant même leur parution. En février paraît chez Grasset le livre de Barbie Latza Nadeau sur la traite cachée des êtres humains, Les nouveaux esclavagistes : la traite des êtres humains, une économie souterraine.
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Éditée par Joachim Schnerf, cette enquête, traduite de l'anglais par Aurélien Blanchard, sur ces esclavagistes contemporains, a été commandée directement à son autrice par l'éditeur français. Celui qui dirige la littérature étrangère rue des Saints-Pères depuis plus de trois ans imprime sa marque en alliant l'exigence littéraire (il est l'éditeur de la récente Nobel de littérature Hang Kang) et souci de l'équilibre financier, si ce n'est ambition commerciale (le best-seller Long Island de Colm Tóibín, c'est lui !).
En exploitant tous les droits du livre de Barbie Latza Nadeau - de l'à-valoir aux traductions à l'étranger -, Joachim Schnerf ouvre un nouveau chemin dans le domaine des cessions de droits. « Exploiter » n'est pour le coup pas à entendre ici dans le sens péjoratif du sujet du nouvel ouvrage qu'il publie. Il ne s'agit pas de « tirer profit au détriment de... » mais bien de valoriser un livre en collaborant le plus étroitement possible aussi bien avec les équipes du département étranger et du service des cessions qu'avec l'auteur qu'on aura signé. Bref, faire valoir les ressources humaines propres à sa maison et servir les auteurs tout en faisant croître l'entreprise.
Livres Hebdo : Comment avez-vous eu l'idée de faire un livre avec Barbie Latza Nadeau ?
Joachim Schnerf : Travailler comme éditeur, c'est avant tout être au service des auteurs et des livres qu'ils ont écrits, mais il arrive qu'on ait envie de lire un ouvrage qui n'existe pas encore. Cela faisait plusieurs mois que je cherchais une personne capable de mener une enquête sur l'économie souterraine de la traite des êtres humains, à la manière qu'a eue Roberto Saviano de décrypter les rouages économiques du trafic de cocaïne dans Extra Pure (Gallimard, 2014). Lorsque j'ai entendu parler des travaux de Barbie Latza Nadeau, à la fois en tant que journaliste américaine couvrant les questions migratoires pour CNN depuis l'Italie, mais aussi que spécialiste de la mafia italienne, je suis entré en contact avec elle pour lui proposer ce projet inédit. Elle a rapidement accepté et nous avons travaillé main dans la main pour que Les nouveaux esclavagistes puisse paraître en France et dans le monde entier.
Pourquoi vous occuper également des droits de traduction alors qu'il y a des agents pour ça ?
La possibilité d'exploiter les droits de traduction d'un livre étranger permet de trouver un équilibre économique nécessaire à de vastes projets de non-fiction, comme dans le cas de Barbie Latza Nadeau, ou bien de continuer à prendre des risques éditoriaux avec des textes singuliers en offrant aux auteurs des perspectives internationales nouvelles. Il ne s'agit pas du tout de court-circuiter les agents avec lequels nous travaillons régulièrement - Barbie Latza Nadeau a d'ailleurs une agente, qui l'a accompagnée dans ses démarches pour formaliser ce projet éditorial avec Grasset. Ce que nous proposons aux auteurs, c'est de travailler avec deux départements en même temps - le service éditorial et le service des droits dirigé par Heidi Warneke - afin de rendre possible l'écriture et la publication d'un texte qui soit défendu en France et à l'étranger. Certains ouvrages de commande dont nous sommes à l'initiative, comme Les nouveaux esclavagistes ou encore 7 octobre de Lee Yaron, et qui existent grâce à une initiative éditoriale et à des moyens financiers mis à la disposition de l'auteur qui tiennent compte de cette exploitation locale et internationale. Certains ouvrages ont paru dans des maisons étrangères qui n'ont pas forcément de service de droits capables de donner toutes ses chances au livre pour une vie en traduction - nous proposons alors à certains de ces confrères de les épauler pour ces tâches (le dernier exemple en date est le magnifique livre roumain de Daniela Rațiu publié par la maison moldave Cartier, Un train pour la fin du monde, dont Livres Hebdo avait parlé après la Foire de Londres 2025).
Quel intérêt pour une maison d'édition de faire écrire dans une langue étrangère pour le traduire encore plutôt que d'acheter le titre à l'étranger ?
Avec Heidi Warneke et son équipe, nous avons porté de nombreux projets et les différents acteurs du livre dans le monde sont plus que jamais vigilants à nos publications internationales. Il y a eu le livre de Katharina Volckmer, Jewish cock, qui a été notre première expérience d'ouvrage écrit dans une autre langue que le français et dont Grasset gère les droits mondiaux - y compris de langue anglaise -, cédé dans 17 pays. Puis les livres qui ont suivi ont toujours été cédés pour 5 ou 6 langues au minimum, parfois avec des avances importantes, et connaissent des succès médiatiques ainsi que commerciaux ici et ailleurs. Il est émouvant de voir l'émergence de ces auteurs dans plusieurs pays, des auteurs qui ont fait confiance à ce modèle alternatif et qui ont trouvé une audience importante pour leurs travaux littéraires ou d'enquête. Nous allons bien sûr continuer à développer ce type de projets, certains ouvrages sont déjà sous contrat (un nouveau roman explosif de Katharina Volckmer et des enquêtes aux sujets encore confidentiels), il s'agit d'une stratégie vertueuse pour les départements de littérature étrangère et de cession de droits, pour les autrices et auteurs, mais aussi une nouvelle façon de collaborer au sein d'une maison d'édition avec des projets transversaux, qui impliquent différents services de la maison, et qui permettent à des livres exigeants d'exister grâce à ce modèle économique.
Heidi Warneke, directrice des cessions de droit chez Grasset : « Les résultats sont très encourageants »
