Livres Hebdo : Dans votre roman, une mère prend soin de son enfant malade. Et on s’aperçoit peu à peu qu’en fait elle le drogue pour qu’il le demeure. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur ce qu'on appelle le syndrome de Münchhausen par procuration. Comment vous êtes-vous documentée sur ce sujet ?
Valerie Fritsch : J’aime créer des mondes qui n’existent pas. Je cherche un sujet qui me parle, un fait divers par exemple, quelque chose qui me semble incompréhensible. Je fais des recherches, je lis tout ce que je trouve, les articles, les témoignages, afin de l’aborder sous différents angles, jusqu’à en devenir une sorte de spécialiste. Et puis j’oublie tout et j’écris. La littérature donne la possibilité de faire presque n’importe quoi, de détruire les règles. C’est une liberté totale, mais il faut être très précise, et même précise dans l’ambiguïté parfois.
Vous décrivez le village dans lequel grandi August, votre héros, puis la ville où il s’installe. Mais vous ne donnez jamais leurs noms, on ne sait même pas si ça se passe bien en Autriche. Pourquoi ne pas préciser les choses ?
Je n’aime pas beaucoup les lieux concrets et les dates. J’ai voulu écrire une histoire intemporelle à propos de la violence et de la tendresse. Une histoire qui puisse se produire partout.
Vous citez cependant deux personnages qu’admire la mère. Lady Di et Dolly Parton.
Il est question des funérailles de Lady Di, donc oui, on peut imaginer que cette histoire est plus ou moins contemporaine. Et Dolly Parton est une sorte de modèle pour la mère, une femme qui sut tirer profit de la vie plus qu’elle ne l’a jamais fait. Elle a notamment déclaré : « Vous ne savez pas ce que ça coûte d’avoir l’air aussi vulgaire que moi. » Et la mère envie cette liberté, ou peut-être simplement sa chevelure (Rire).
« Mes personnages ont tous un problème, nous en avons tous un »
La mère d’August est très problématique, mais on ressent une forme de tendresse pour elle. Alors que vous semblez plus sévère avec le père.
Il n’a jamais appris à aimer et ne sait pas comment se comporter avec son fils. Comme beaucoup de pères, il joue un rôle avec son enfant. Et quand celui-ci ne réagit pas comme il le souhaiterait, il devient violent avec lui et avec sa femme. Puis quand August grandit, il se montre lui aussi violent avec celle qu’il aime. Mes personnages ont tous un problème, nous en avons tous un. Chacun doit faire face à son enfance, chercher comment y remédier et devenir celui qu’on veut être. Ce qui est passionnant avec la violence et l’obscurité, c’est qu’elles viennent du plus profond de nous, du cœur.
Dans votre précédent roman, justement intitulé Les insuffisances du cœur (Bouquins, 2021), il était question des traumatismes qu’un grand-père, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, transmet à son petit-fils. Pourquoi creuser cette veine noire ?
Nos traumatismes sont ce qui nous définit comme être humain. L’amour, sa perte, la détresse que cela provoque chez nous, définissent nos vies. Et ils reviennent sous différentes formes, comme en miroir. Changeant sans vraiment changer selon les situations que nous vivons.
Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek ou Peter Handke, les grands auteurs autrichiens les plus connus en France, ont une écriture du ressassement, marquée par la culpabilité et la révolte face à un passé qui ne passe pas. En écho au rôle de l’Autriche durant la Seconde Guerre mondiale. Mais ils appartiennent à la génération de vos parents, ou même de vos grands-parents, et pourtant on retrouve dans votre écriture quelque-chose de cet ordre.
La question de ce livre, comme celle du précédent, est : comment les enfants perçoivent-ils les mensonges qui sont passés sous silence. Ils tournent autour des traumatismes générationnels, du fait que nous n’avons pas la capacité de parler de certaines choses. Ce sont des histoires de famille et nous restons toujours les enfants de notre famille. Et je vous confirme que ça, ça ne passe pas.
