Livres Hebdo : En décrochant le prix du meilleur éditeur jeunesse pour l'Afrique à Bologne cette année, Saaraba Éditions s'impose sur la scène internationale. Selon vous, quelle est la portée symbolique de cette distinction, et comment cette reconnaissance peut-elle impacter la trajectoire de la maison ?
Souleymane Gueye : Rappelons d’abord que ce prix n’est pas spontané. Il faut donc faire la démarche de s’inscrire, avant d’être recommandé par des associations professionnelles et des éditeurs. Après quatre ans d’existence, il m’a semblé opportun de postuler. J’ai donc sollicité l’Institut français à Dakar et l’Association sénégalaise des éditeurs. Ce sont ensuite les exposants qui ont voté en faveur de notre travail. C’est pourquoi nous mesurons pleinement la portée du prix qui constitue une reconnaissance de notre travail par nos pairs. Ce dernier nous offre aussi plus de visibilité et de nouvelles perspectives. Il nous appartient désormais de maintenir ce niveau d’exigence. À cette bonne nouvelle s’ajoute celle du prix de l’édition jeunesse africaine 2026 pour lequel deux de nos ouvrages figurent parmi les finalistes dans les catégories « Histoires et roman jeunesse » et « BD/comics ». Les résultats seront annoncés le 7 mai prochain à Nairobi, dans le cadre de l’Africa Forward.
Dans quelle mesure l’obtention de ce prix est-elle susceptible de transformer vos relations avec des éditeurs à l’international, notamment en matière de stratégie d’échanges de droits ?
Nous nous intéressons à ces perspectives depuis le début, même si notre priorité demeure le marché sénégalais et français. Nous savons toutefois qu’il existe de réelles opportunités sur le marché anglophone. C’est particulièrement vrai en Afrique, où nous entretenons encore peu de liens avec des pays anglophones comme le Nigeria ou le Ghana, pourtant dotés d’un secteur de l’édition très dynamique. Mais cela concerne aussi les États-Unis et le Royaume-Uni, où vit une importante diaspora africaine en quête d’histoires issues du continent. Dans ce contexte, la Foire de Bologne est un formidable accélérateur : c’est un espace propice aux échanges de droits, et où l’on fait de nombreuses rencontres. Nous y avons par exemple repéré quelques titres susceptibles de plaire au lectorat sénégalais. D’autant que l’acquisition de droits peut contribuer au développement de la maison.
« Il nous faut sortir des canaux traditionnels et chercher des points de vente plus ciblés »
Le marché de l’édition en Afrique francophone est souvent freiné par des problèmes de distribution et de coût du livre. Comment votre maison fait face à ces problématiques ?
Nous avons la chance d’être adossés à Editis, qui a créé la maison en 2022, après avoir lancé les éditions Nimba en Côte d’Ivoire, avec l’ambition de développer des maisons portées par un écosystème d’acteurs et de talents locaux. À ce titre, nous bénéficions de la distribution et de la diffusion assurées par Interforum. Cela dit, nous manquons encore de visibilité. La nature même de notre structure supposerait un surinvestissement en diffusion pour renforcer notre proximité avec les libraires. Il nous faut aussi sortir des canaux traditionnels et chercher des points de vente plus ciblés et des communautés spécifiques. Accroître la régularité de nos parutions — aujourd’hui autour de cinq nouveautés par an — est aussi essentiel pour nous rappeler au bon souvenir des libraires. Les difficultés de distribution sont, quant à elles, d’ordre logistique et concernent surtout le continent africain. Il est, aujourd’hui, plus facile de distribuer des livres en France qu’en Côte d’Ivoire ou au Cameroun tant le transport, à l’intérieur du territoire, est coûteux. Enfin, nous cherchons encore à renforcer notre présence dans d’autres marchés francophones européens, comme la Suisse, la Belgique ou le Luxembourg. Car si la diaspora africaine constitue notre premier public, nos ouvrages s’adressent plus largement à tous ceux qui s’intéressent aux enjeux de diversité, d’ouverture et d’inclusion.
Quatre personnes font tourner Saaraba éditions au quotidien.- Photo SAARABA ÉDITIONSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Justement, comme définiriez-vous votre ligne éditoriale et ce qu’elle apporte à un paysage éditorial déjà très intense ?
Je dirais que tout se résume dans notre slogan : « Raconter nos histoires ». Dans de nombreux pays africains, nous avons grandi avec une production éditoriale venue d’ailleurs, notamment d’Europe. Le club des cinq, Les six compagnons sont autant de références très chouettes, mais qui ne correspondent pas à ce que nous vivons. Depuis quelques années une prise de conscience s’opère et nous souhaitons davantage proposer aux enfants des récits dans lesquels ils peuvent davantage se reconnaître. Notre catalogue, qui compte aujourd’hui une quinzaine de titres, nous évoquons beaucoup notre patrimoine, nos traditions, tout en dotant ces histoires d’une portée universelle. C’est le cas, par exemple, de Génies, Créatures et mythologies du Sénégal, qui s’inspire de récits avec lesquels j’ai grandi et dans lesquels les enfants d’ici peuvent se retrouver. Mais cela n’empêche en rien l’ouverture et le voyage : de la même façon que les mangas sont très lus ou que le Monstre du Loch Ness est connu partout, les créatures et mythologies du Sénégal peuvent s’exporter et être découvertes par des enfants du monde entier.
« L’objectif est aussi de jouer un rôle de passeur »
Depuis quelques années, les maisons d’édition spécialisées en jeunesse ont fleuri sur le continent. Selon vous, la littérature jeunesse peut-elle devenir le fer de lance de l’influence culturelle africaine ?
Aujourd’hui, le livre traverse aujourd’hui des mutations profondes, notamment avec l’essor du numérique et de l’audio, qui concernent tous les marchés. Dans ce contexte, il me semble plus facile d’ancrer les jeunes lecteurs dans l’univers du livre, que les adultes. Par ailleurs, il reste beaucoup de choses à faire dans l’édition jeunesse en Afrique. Au Sénégal, par exemple, nous ne sommes que trois éditeurs spécialisés alors même que la demande progresse, portée par l’émergence d’une classe moyenne de plus en plus affirmée. Cela fait de la jeunesse un secteur particulièrement stratégique, même si nous ne sommes pas fermés à l’idée d’ouvrir notre catalogue à d’autres segments, une fois que la maison sera bien installée.
En ce sens, quels sont vos principaux axes de développement à venir ?
D’un point de vue éditorial, nous allons poursuivre ce que nous avons déjà engagé, tout en développant des nouveautés. Nous travaillons par exemple à une collection historique, consacrée aux grandes figures et aux événements majeurs du Sénégal. L’objectif est aussi de jouer un rôle de passeur en ouvrant le catalogue à des récits venus d’ailleurs. Par ailleurs, la maison s’est dès le départ engagée dans le numérique, puis l’audio. Nous avons intégré des QR codes dans nos ouvrages pour accéder à la plateforme YouScribe, ce qui a rencontré un très bon accueil. Sur le volet numérique, nous nous sommes également rapprochés du groupe De Marque, basé au Canada. Un autre axe stratégique, pour nous, est la diversification. Aujourd’hui, nous fonctionnons principalement sur un modèle BtoC, centré sur la production éditoriale et la diffusion en points de vente. Or, nous évoluons dans des marchés encore peu matures économiquement, où le nombre d’acheteurs de livres reste limité. D’où la nécessité de nous tourner davantage vers l’export et donc adopter une logique BtoB, en mettant notre expertise éditoriale au service des entreprises et des institutions.

