Surlendemain de tempête près de Quimperlé, nous longeons la côte. Alors que le soleil a la gentillesse de nous darder enfin de quelques rayons, l’océan gratifie nos joues d’imperceptibles miettes d’écume. Johan Badour nous fait l’amitié d’évoquer avec la même tendre ardeur dont il fait preuve depuis dix ans les affaires en cours de sa maison, Divergences.
Nous nous amusons tous les deux à constater que les choses de la vie lui font prendre un tel tournant l’année où sa maison s'apprête à célébrer sa première décennie. Plus qu’un tournant, c’est d’un accroissement de toute beauté qu’il s’agit. Hugues Jallon, avec lequel nous évoquions ce matin ses passés (François Gèze, La Découverte, le Seuil, etc.) et ses futurs, nous a laissés au début de la balade pour passer un coup de fil dont nous ne saurons rien de plus que le prénom de la destinataire. Une autrice probablement, un possible qui s’ouvre certainement.
Réunion de travail à Doëlan le matin du 23 janvier tandis que la tempête fait rage- Photo ALEXANDRE MOUAWADPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Ici l’avenir frémit et tandis qu'au loin la concentration bat son plein, force est de constater que les indés, eux, s’organisent de façon inédite. De quelques sujets évoqués au cours de notre séjour dans leur base bretonne, on ne pourra pas, ou pas encore, parler. Ceci est cependant officiel : l’ancien directeur de La Découverte, ex-président du Seuil, rejoint les éditions Divergences. Verbatims recueillis le temps d’un week-end de travail à Doëlan auquel Livres Hebdo a pu assister, en grande partie.
Expérience
Hugues Jallon : Je n’ai aucun regret. Je n’ai pas le temps pour ça. La Découverte, où j’ai fait mes premiers pas comme éditeur avec François Gèze, puis au Seuil, où j’ai dirigé les essais avant d’en prendre la présidence, étaient les deux maisons pour lesquelles j’avais – et j’ai toujours le plus d’admiration intellectuelle et politique. Cela dit, après 28 ans de vie très active, j’ai voulu faire une pause, rattraper mes lectures en retard. J’ai décliné quelques offres. Si j’ai envisagé un moment de créer une maison, j’ai aussi fait le constat que le paysage éditorial ne manquait pas de diversité. Dans le contexte de concentration qu’on connaît, il me semble surtout urgent aujourd’hui de travailler à donner plus de puissance à l’écosystème des indépendants et à son pluralisme. La Maison des médias libres, à l’élaboration de laquelle je participe également, me semble à cet égard une initiative pleine de sens. Une soixantaine de structures, essentiellement des médias, mais aussi des éditeurs, qui se regroupent ne serait-ce qu’en un lieu, c’est un projet exaltant, et nécessaire, pour résister à l’époque. Elle ouvrira au 70 boulevard Barbès au printemps 2027, un moment clé.
Réunion de travail à Doëlan dans la soirée du 23 janvier- Photo ALEXANDRE MOUAWADPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Johan Badour : On a créé la maison avec 5 000 euros, de quoi imprimer deux titres, il y a dix ans. En faisant les comptes il y a quelques jours, je me suis aperçu que nous avons vendu près de 100 000 livres en 2025 – sans Amazon. Ça m’a fait un petit choc. Comme si chaque habitant d’une ville de la taille de Roubaix avait acheté un livre Divergences au cours de l’année. Ma chance a été de ne pas venir du sérail, de ne rien m’interdire. Éric Hazan m’a donné deux très bons conseils. Premièrement : ne pas compter sur un salaire les trois premières années. Ma jeunesse et notre sens de la débrouille m’ont permis de tenir au début, d’assumer ma précarité. Son deuxième conseil a été de ne pas multiplier les collections. En suivant celui-ci, j’ai pu me permettre de travailler sur tous les sujets qui m’intéressaient, de la philosophie politique à l’écologie radicale, en passant par le féminisme ou la théorie littéraire. Pour ça le succès ininterrompu de deux essais de bell hooks, dont les ventes continuent de se compter par milliers chaque mois, nous a beaucoup aidés pour dire le moins. Dans les mois et les années qui viennent nous aurons sans doute à pousser des titres à forts tirages ; raison pour laquelle nous serons distribués par MDS à partir du 1er février, même si nous avons bien conscience de devoir beaucoup à Makassar. En revanche nous restons diffusés par les équipes de Hobo aux côtés desquelles nous nous sommes construits.
Union
J.B : Nous nous sommes vraiment rencontrés avec Le temps des salauds [essai signé Hugues Jallon sorti en décembre qu'il poursuit sous la forme d’une newsletter Substack]. L’idée de travailler plus avant ensemble est venue tout naturellement. Nos approches sont complémentaires et vont dans le même sens.
H.J : Avec Johan, je retrouve ce que j’ai pu connaître avec François Gèze, une simplicité dans les échanges, un franc-parler. Je propose, il décide. Je renoue pleinement avec mon métier d’éditeur. La question ces deux dernières années était de trouver le bon endroit pour l’exercer. Et je l’ai trouvé.
Indépendance
J.B : En dehors d’une poignée d’aides à la traduction aux débuts de la maison, je n’ai jamais demandé de subvention. C’est peut-être un luxe mais je ne voulais pas que notre budget tienne du bon vouloir de décideurs politiques pour qui la culture sera toujours un poste de dépense dans lequel couper. Aujourd’hui, on peut payer correctement nos collaborateurs et proposer des à-valoir que n’offrent pas toujours les grandes maisons. Nous nous sommes implantés à Quimperlé il y a deux ans en montant une librairie avec Audrey Pineau, ainsi qu’un café et une cantine où travaillent d’anciens ou de nouveaux camarades. Nous nous employons à faire exister et advenir « La vie bonne », pour reprendre le titre de l’essai de Joseph Andras que nous nous apprêtons à sortir. L’idée, en se renforçant matériellement et en assumant la volonté de se déployer tant comme maison d’édition que comme espace de vie, de lutte et de création, est de faire exister ce désir d’égalité radicale qui traverse nos textes comme nos pratiques. Un livre, une vitrine en centre-ville, un bout de comptoir, tout comme les réseaux qui se constituent autour d’eux sont autant de moyens de lutte dans ce combat gramscien qu’il nous faut bien mener.
Littérature
H.J : De Kafka à Ponge, qui avait chacun un « second » métier, on sait que le travail salarié peut être une contrainte fertile. De ce point de vue, je ne pense pas que mon activité m’ait empêché d’écrire. Au contraire. Politiquement comme esthétiquement, l’époque appelle l’expérimentation. Un espace s’est ouvert entre la littérature et les sciences humaines depuis quelque temps. Que des essais soient très écrits ou des textes littéraires très ancrés dans les enjeux du temps, que la forme vienne travailler le fond, et réciproquement. On peut trouver des textes qui superposent l’espace de la raison et celui de la sensation. Plus que jamais nous en avons besoin...
J.B : Encore une fois je ne m’interdis rien mais nous ferons les choses progressivement, en expérimentant et en nous donnant la possibilité de nous tromper, même si nous assumons ici la volonté de nous renforcer pour proposer un contrepoids réel à la puissance de feu éditoriale d’une extrême droite de plus en plus présente. D’ici la fête pour nos 10 ans, début septembre, nous devrions avoir d’autres évolutions à annoncer.
Programme
H.J : Les premiers titres sortiront à l’automne 2027. Deux sont signés et en cours d’écriture. Le premier est une enquête de la journaliste Aurore Gorius sur les liens entre le patronat français, le catholicisme et l’extrême droite ; l’autre est une histoire de la gauche aux États-Unis par Mathieu Bonzom. Le troisième est sur le point d’être signé.
Divergences en bref
- 10 ans à l'automne 2026
- 100 titres publiés (en septembre 2026)
- Plus grosse vente : À propos d'amour de bell hooks (83 000 exemplaires)
- Près de 100 000 livres vendus en 2025
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