Livres Hebdo : Le Paris Book Market inaugure une nouvelle formule en mettant un pays à l’honneur. Pourquoi les Pays-Bas pour cette 5e édition ?
Margot Dijkgraaf : France Livre nous a invités pour cette première d’un pays invité du Paris Book Market parce que cela fait des années qu’entre les éditeurs néerlandais et les éditeurs français, il existe un dialogue nourri grâce à des échanges B2B. Pousser nos auteurs, promouvoir les traductions du néerlandais vers le français et vice versa, on avait déjà cette expérience. Les organisateurs du Paris Book Market savent également que nous avons une littérature vivante et intéressante.
Invités au Salon du Livre de Paris en 2003, des auteurs comme Hella S. Haasse, Cees Nooteboom ou Harry Mulisch sont alors la vitrine de la littérature néerlandaise. C’était une génération issue de la guerre, ou de la décolonisation (celle, notamment, des Indes néerlandaises), depuis l’eau a coulé sous les ponts. Quel est le nouveau visage littéraire des Pays-Bas ?
Ce qui est clair, c’est que si le monde change, la littérature change. Et si la littérature change, c’est un signe que le monde change. La littérature néerlandaise aujourd’hui ? Je la définirais comme une littérature engagée pour un monde en mutation. Parce que la société néerlandaise a changé dans le sens où les Pays-Bas sont devenus multiculturels. Avant, on avait ces grands noms que vous venez de citer, des écrivains effectivement beaucoup tournés vers la guerre. Entre-temps, il s’est passé plein de choses. Il y a eu des changements politiques. Nous sommes toujours un pays tolérant, mais dans notre pays comme ailleurs en Europe, et dans le monde, on observe des tendances populistes, ce qui a amené en réaction d’autres formes de littérature. Les livres abordent encore la Deuxième Guerre mondiale ou l’histoire néerlandaise, mais d’autres aspects s’y reflètent : je dirais, quelque chose de plus ouvert au monde.
« Ce que peint Safae el Khannoussi est la fresque d’une nouvelle Europe, cosmopolite, foisonnante, baroque »
Par exemple ?
Tommy Wieringa (au départ traduit chez Actes Sud et aujourd’hui chez Stock, ndlr) qui a grandi dans les Antilles néerlandaises. Il est l’un de nos très grands écrivains. Il a beaucoup écrit sur la migration, l’exil, le sentiment de déracinement. Aujourd’hui il participe activement à des initiatives humanitaires et de solidarité en faveur des Ukrainiens. Ce dont il témoigne dans son dernier récit Konvooi. Reizen naar een land in oorlog [« Convoi. Voyage dans un pays en guerre », non-traduit]. Mais il y a aussi Lucas Rijneveld [anciennement Marieke Lucas Rijneveld], lauréat du prix international Booker pour Qui sème le vent (Buchet Chastel, 2020). Chez cet auteur, on trouve l’image d’Épinal des Pays-Bas avec les vaches, la campagne… mais aussi tout le côté oppressant, angoissant de ces Pays-Bas traditionnels. On a affaire au deuil, à la solitude, à la culpabilité. Il a certainement tracé un chemin pour de nouvelles voix néerlandaises.
Abordant la question du genre également…
Oui, absolument. Il s’appelait Marieke et maintenant il s’appelle Lucas. C’est vraiment l'un des thèmes nouveaux dans la littérature néerlandaise. Mais il y en a d’autres. Je pense à une toute jeune écrivaine, Safae el Khannoussi, qui vient de publier Orroppa [à paraître à la rentrée chez Robert Laffont]. J’oserais dire que ce livre n’est pas complètement néerlandais, pas du fait que cette autrice est maroco-néerlandaise, mais par son style labyrinthique auquel on est très peu familier aux Pays-Bas. D’habitude, les auteurs néerlandais racontent une histoire. Ils sont très tournés vers tout ce qui est écrit en anglais. Et comme la littérature américaine, surtout, est focalisée sur l’intrigue, la littérature néerlandaise reflète ce goût pour le storytelling. Tandis que ce que peint Safae el Khannoussi est la fresque d’une nouvelle Europe, cosmopolite, foisonnante, baroque. Ce qui ne l’a pas empêchée de décrocher la récompense littéraire la plus prestigieuse chez nous, le prix Libris, l’équivalent du Goncourt chez vous. Une autre voix d’aujourd’hui. Le nouveau prix Libris, décerné il y a 20 jours : Bert Natter. Le livre s’appelle À la fin de la guerre. C’est un roman, comme son titre l’indique, sur la guerre, et qui est également polyphonique. On y suit 31 personnages pendant une journée dans un camp de concentration, c’est remarquable ! Les droits ont été vendus un peu partout dans le monde.
En France aussi ?
Non, mais le Paris Book Market sera l’occasion rêvée !
