Livres Hebdo : En tant qu’acteur et observateur du secteur du livre arabe, qu’est-ce que cette étude sur la cartographie des politiques publiques dans le monde arabe vous a apporté de nouveau ?
Hani Altelfah : Ce qui m’a le plus frappé, c’est le nombre de défis auxquels fait face l’industrie de l’édition dans le monde arabe. La situation n’est pas tout à fait la même d’un pays à l’autre, mais à l’échelle régionale les différences ne sont pas si importantes. Certains pays arabes offrent de meilleures conditions de publication que d’autres en matière de réglementations, d’accès au marché ou de dispositifs publics de soutien mais, dans l’ensemble, l’environnement est difficile. L’un des principaux problèmes est la censure. Tous les participants à l’étude y font référence, même lorsqu’il n’y a pas de critères clairs définissant ce qui est tabou ou non, ce qui constitue les lignes rouges. L’incertitude conduit éditeurs et auteurs à s’autocensurer en évitant certains sujets car ils s’attendent à des mesures de rétorsion. Autre enjeu majeur : l’environnement économique du secteur, surtout depuis le Covid. La situation est de plus en plus difficile. Le pouvoir d’achat a baissé dans de nombreux pays arabes, ce qui a des conséquences directes sur le marché du livre, notamment dans les pays touchés par des conflits, comme la Palestine, la Syrie, le Liban, le Soudan… où le livre est devenu un luxe. L’inflation, les restrictions économiques et l’instabilité affectent toute la chaîne du livre : éditeurs, libraires et lecteurs. Les coûts de production – papier, encres, impression… – ont fortement augmenté et pèsent sur les lecteurs, qui souvent n’ont les moyens d’acquérir qu’un livre ou deux par an. Cette pression n’est pas propre aux pays arabes. Ce qui l’est, outre la censure, c’est le piratage. Beaucoup de lecteurs préfèrent les livres numériques, moins chers, voire gratuits, parce qu’ils ont ainsi accès aux livres, à l’information et au savoir. C’est un vrai problème pour les professionnels du secteur.
Vous soulignez le fait que les gouvernants arabes considèrent le livre comme une simple marchandise. Vous insistez au contraire sur le lien indissociable entre le livre et la liberté d’expression. Comment mieux faire entendre ce plaidoyer ?
L’édition n’est pas qu’une activité commerciale. Elle joue un rôle à de nombreux niveaux de la vie culturelle d’un pays. Les livres sont des outils essentiels pour l’éducation, formelle et informelle, la formation, la création de réseaux, la production et la transmission des savoirs, bref pour le développement social à long terme. Malheureusement, l’étude a montré que la majorité des pays arabes ne fait aucune différence entre le livre et n’importe quelle autre industrie. Il n’y a pas de dispositifs spécifiques de soutien, notamment sur le plan fiscal. Les pouvoirs publics n’ont pour la plupart aucune vision concernant ce secteur. Le livre est lié à deux droits humains fondamentaux : la liberté d’expression, qui permet aux individus de prendre la parole, et l’accès à l’information et au savoir. À cause de la censure, ces droits sont limités. Or il ne peut pas y avoir de liberté d’expression dans le monde arabe sans un écosystème éditorial sain et un espace suffisant pour la production culturelle indépendante. Convaincre les gouvernements de tout cela prend du temps. Les éditeurs doivent d’abord s’organiser collectivement. Nous avons besoin d’une solidarité professionnelle plus forte. Je crois que seules les organisations collectives d’éditeurs, d’écrivains, etc., peuvent agir et transformer les réalités du secteur du livre, dialoguer avec les gouvernements, les syndicats… Ce sont elles qui peuvent leur faire comprendre que le livre contribue à donner une image positive du pays et l’aide à construire des réseaux avec les institutions intellectuelles et institutions officielles (ou non) d’autres pays. Sans parler du fait que nous sommes liés par des accords internationaux, qui ont déjà été validés par des lois et des décisions officielles. C’est également une voie pour améliorer le secteur de l’édition.
« Il n’existe pas de marché véritablement intégré entre les pays arabes »
Malgré une langue en commun et de fortes similarités culturelles, en dehors de quelques salons du livre internationaux, la diffusion et la distribution des livres entre les pays arabes est très limitée. Quel peut être le levier d’une meilleure intégration des marchés arabes ?
Même si on parle d’un « marché arabe du livre », il s’agit en réalité de 20 pays arabes, sans compter les diasporas arabes dans le monde entier. Il n’existe pas de marché véritablement intégré, en raison de la différence des systèmes d’un pays à l’autre : réglementations, procédures douanières, structures de distribution, politiques culturelles, et encore une fois la censure : les critères sur ce qui est autorisé ou non, sur les tabous et les lignes rouges de chaque pays ne sont pas les mêmes. Aujourd’hui, expédier des livres est coûteux et complexe. Les barrières administratives rendent leur circulation lente et difficile. Les livres pourraient circuler bien mieux si nous avions plus de mécanismes de coordination en matière de fiscalité et de transport, et des politiques publiques plus favorables à la distribution et à la logistique, pour aider les éditeurs à atteindre l’ensemble des marchés arabes. Les salons du livre et les institutions culturelles ont aussi un rôle à jouer pour renforcer les échanges régionaux.
Les pays arabes disposent déjà de lois en matière de propriété intellectuelle et de lutte contre les monopoles, mais elles sont très peu appliquées. Comment mieux les mettre en œuvre ?
Ce n’est pas qu’un problème juridique, c’est un problème culturel et économique. Certes les États doivent renforcer l’application des lois sur la propriété intellectuelle et veiller au respect des réglementations existantes. Mais les lecteurs, les éditeurs, les bibliothèques et les institutions culturelles doivent aussi mieux comprendre le fonctionnement des industries intellectuelles et créatives, parce que les atteintes à leurs droits affectent toute la chaîne : pas seulement l’éditeur mais aussi l’auteur qui perd des revenus, les librairies, etc. Il faut, encore une fois, un effort collectif. La plupart des gens qui téléchargent des exemplaires illégaux ou accèdent à des livres piratés n’en mesurent pas l’impact. Lire un livre piraté, c’est prendre part à une violation des droits. Mais il est compréhensible que des lecteurs recherchent des exemplaires illégaux quand les livres sont chers, difficiles d’accès, indisponibles localement ou hors des circuits de distribution officiels. Tout cela explique pourquoi ces pratiques semblent normales dans le monde arabe. L’État doit jouer son rôle : appliquer la loi et interdire ces copies, prendre ce problème au sérieux et s’engager davantage aux côtés des éditeurs et des auteurs contre la fragilisation de tout le secteur. Pire, dans le secteur lui-même, certains acteurs ne respectent pas la propriété intellectuelle et en tirent profit. La loi doit y mettre fin. Le monde de l’édition de doit apprendre à mieux collaborer, établir des standards communs et agir collectivement pour se renforcer.
