Genre méconnu des familles comme des professionnels du livre, le théâtre pourrait-il prendre du galon à la faveur de la « crise de la lecture » chez les jeunes ?
« Quand on entre dans la lecture accompagnée vers 6-7 ans, il est beaucoup plus facile de lire du théâtre que du roman », estime Claire David, directrice d'Actes Sud-Papiers. « En lecture autonome, ça reste un objet facile à lire car c'est ramassé sur des situations et sur des personnages, c'est court, et c'est du dialogue ! Or on vient au monde dans le langage par l'échange, par la parole », analyse l'éditrice qui a créé la collection de théâtre pour enfants « Heyoka jeunesse » en 1999, en collaboration avec le Centre Dramatique national pour la Jeunesse, attaché au Théâtre de Sartrouville, alors dirigé par Joël Jouanneau et Dominique Berody.
Petites valises confiées aux classes dans le cadre du programme Le théâtre ça se lit aussi ! porté par l'association Très Tôt Théâtre.- Photo TRÈS TÔT THÉÂTREPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
L'école au rendez-vous
Dans les années 2000, l'emballement pour le théâtre jeunesse est nourri par plusieurs prises de conscience. « Pour résumer, le ministère de la Culture a obligé les centres dramatiques à en programmer », retrace Claire David. Puis les éditeurs scolaires ont pris le relais. « Ils nous ont très vite repérés parce que ça n'existait nulle part ailleurs : un texte revendiqué, exigeant, qui considérait l'enfant comme un citoyen du monde, et non pas empreint d'un certain infantilisme à son égard », poursuit l'éditrice qui confie avoir passé beaucoup de temps à « parler aux académies ».
Stanislas Nordey, directeur des éditions Espaces 34.- Photo JEAN-LOUIS FERNANDEZPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Mais le travail paie et la prescription scolaire reste, à ce jour, déterminante pour l'édition théâtrale. « Autour des années 2010, l'Éducation nationale a vraiment commencé à inscrire des titres de théâtre dans les listes de livres conseillés », rapporte Mahaut Bouticourt, codirectrice des éditions Théâtrales avec Gaëlle Mandrillon depuis janvier 2025. C'est notamment le cas de L'ogrelet de Suzanne Lebeau, best-seller de la collection « Théâtrales Jeunesse », ou encore de titres de Sylvain Levey et Stéphane Jaubertie.
Au niveau national, le programme Théâ, de la fédération de l'Office central de la coopération à l'école, œuvre aussi en faveur de la rencontre entre les écritures dramatiques contemporaines et les jeunes, en lien avec des compagnies. « Le théâtre jeunesse, ce n'est pas la scène ou la création qui le fait vivre en tant qu'objet livre, c'est la prescription d'une part et un réseau de prix d'autre part, porté soit par des académies scolaires, soit par des bibliothèques, des théâtres, etc. », décrypte Mahaut Bouticourt. À la clé : des centaines de ventes.
Géré par Très Tôt Théâtre, à Quimper, L'ECRI-TÔT rassemble près de 5 000 ouvrages consacrés au spectacle vivant, dont plus de 900 pièces de théâtre contemporain jeunesse.- Photo TRÈS TÔT THÉÂTREPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Un théâtre politique et poétique
« Le théâtre jeunesse se joue dans les classes mais ne se lit pas encore assez, notamment parce que les parents n'ont pas le réflexe d'en acheter. Il y a un boulot d'activiste à réaliser pour faire entendre que c'est un outil dont on peut se saisir dans les familles », remarque pour sa part Stanislas Nordey, figure majeure du théâtre français et directeur des éditions Espaces 34 depuis octobre 2025. « Il y a une méconnaissance des adultes alors que c'est un genre très riche pour les enfants, abonde Muriel Guitton, créatrice en 2022 des éditions Goutte d'encre, et enseignante depuis 25 ans en élémentaire. Ce qui s'explique par le manque de fréquentation du genre, invisible en librairie, et très peu visible en bibliothèque. »
3 façons d'adopter le théâtre jeunesse
1. LE LIRE À VOIX HAUTE. Les pros sont formels : le théâtre, ça se lit à voix haute. Au moins dans les premiers temps, pour en donner le goût par le biais du jeu. « Pour les enfants, même ceux en difficulté, aborder un texte avec les outils de la lecture partagée à voix haute permet une approche beaucoup plus douce que s’ils devaient le lire seuls », plaide Dominique Fonck, coordinatrice pour Très Tôt Théâtre, une association créée en 2000 à Quimper (Finistère). Côté scolaire, elle accompagne chaque année une dizaine de classes avec le parcours Le Théâtre ça se lit aussi en classe. La structure propose par ailleurs des goûters-lectures adressés aux familles, animés notamment par les libraires Anne Gloaguen et Erwan David, par ailleurs cofondateurs de la Compagnie DugrandTout. « Dans l’imaginaire collectif, le théâtre est un endroit où il faut se montrer, ce qui en fait donc moins un refuge qu’une lecture dans sa tête. Alors que lorsqu’on passe à une lecture à voix haute de manière guidée, ça anéantit cette peur », assure Erwan David.
2. LE CÉLÉBRER. Manifestation participative lancée en 2015 par Scènes d’enfance - ASSITEJ France, le « 1er juin des écritures théâtrales jeunesse » est partagé par des centaines de partenaires chaque année, avec le soutien de la SACD, ainsi que des ministères de la Culture et de l’Éducation nationale. L’occasion pour chaque structure qui le souhaite de faire connaître les écritures dramatiques pour la jeunesse dans un esprit festif. « L’enjeu est de battre en brèche un certain nombre d’idées reçues, notamment que ce théâtre serait facile, mineur », plaide Stanislas Nordey, directeur des éditions Espaces 34, qui a quant à lui organisé le 15 juin, à la Maison du Geste et de l’Image à Paris, une soirée de lectures et d’échanges baptisée « Manifeste pour les écritures théâtrales pour la jeunesse ».
3. LE RENDRE ACCESSIBLE. Pour qu’un livre de théâtre jeunesse arrive entre les mains d’un enfant, il faut de la médiation… auprès des adultes. Toutes les maisons l’ont bien compris, à l’instar des éditions Théâtrales qui proposent notamment des Carnets artistiques et pédagogiques destinés à l’étude des textes, en classe ou en groupe. En accès libre sur leur site, les carnets des titres les plus prescrits par l’Éducation nationale enregistrent entre 1 000 et 2 000 vues par an. Côté accessibilité financière, la maison propose un abonnement pour recevoir les 6 nouveautés de l’année (55 euros), avec une remise de 5 % sur le prix public et des frais de port réduits. « On a une trentaine d’abonnés dont quelques compagnies, quelques collèges, et des particuliers. C’est aussi une façon de nous soutenir », explique Mahaut Bouticourt, codirectrice de la maison.
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Genre fantôme en librairie, le théâtre jeunesse a cependant ses adeptes qui le placent tantôt en rayon jeunesse, pour le normaliser, tantôt dans un rayon dédié. C'est ce choix qu'ont fait Erwan David et Anne Gloaguen pour leur librairie généraliste, Le Grand Bain, ouverte en 2024 à Bannalec (Finistère). « On a envie que le mot "théâtre" existe dans la librairie », affirme Anne Gloaguen, qui se plaît à imaginer un dispositif d'écoute en boutique. « Beaucoup de jeunes sont sensibles à la musicalité des textes », explique la libraire.
Si, de l'avis des professionnels, les adultes sont plus difficiles à convaincre que les enfants, c'est pourtant une écriture qui peut aussi les séduire. Stanislas Nordey, qui dit avoir « l'intégrisme des convertis », en a fait l'expérience. « Quand j'ai repris la maison, j'ai découvert la richesse et la puissance de ces écritures : ce qui m'a frappé, c'est l'invention dans les formes et dans les fables », admire-t-il. Et de préciser : « Aujourd'hui, l'essentiel du théâtre pour la jeunesse est politique : il aborde les sujets du racisme, du changement climatique, des problèmes intrafamiliaux... Pas du tout sur un mode didactique, mais sur celui de l'éveil au monde, et sans jamais occulter la part de rêve et de poésie. »
Un pont vers d'autres lectures
La force du genre, c'est aussi que les dramaturges sont en prise directe avec le jeune public : l'écriture, puis les représentations, s'accompagnent très souvent de rencontres dans les classes qui sont autant d'occasions de se connecter à l'imaginaire ainsi qu'aux préoccupations des enfants. « Le théâtre jeunesse s'empare de ce qui nous agite dans notre vie quotidienne, ce que Molière ne fait pas », compare Mahaut Bouticourt. À titre d'exemple, Il a beaucoup souffert Lucifer, d'Antonio Carmona, sur le harcèlement scolaire, rencontre un certain succès. Les réécritures de contes restent aussi une valeur sûre auprès des jeunes lectrices et lecteurs.
Muriel Guitton publie au sein de sa maison, les éditions Goutte d'encre, des pièces de théâtre illustrées- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pour autant, la lecture du théâtre peut-elle être une porte d'entrée sur d'autres genres ? « C'est plutôt l'inverse, à savoir que ce sont des enfants déjà lecteurs qui peuvent se tourner vers le théâtre. Par exemple, les adaptations théâtrales des livres de Roald Dahl, qui sont un succès de librairie, sont prisées le plus souvent par des personnes qui ont déjà lu les romans », constate Rémi Delieutraz, responsable de la Librairie Théâtrale à Paris, attachée aux éditions L'Œil du Prince qui publient aussi de la jeunesse. « Le pont se fait naturellement du théâtre vers le roman jeunesse, où les parties narratives restent peu importantes et les dialogues très fournis », considère a contrario Erwan David de la librairie Le Grand Bain.
Une popularité à conquérir
Afin de populariser ces écritures dramatiques, les éditions Goutte d'encre y ajoutent des illustrations. Aux éditions Espaces 34, Stanislas Nordey, par ailleurs comédien et metteur en scène, entend amener de grands noms à s'essayer au genre. « J'ai envie de passer commande à des auteurs reconnus par un public plus large, ce sera une manière d'élargir le cercle, tout en continuant à mettre en valeur Gwendoline Soublin, Claudine Galea, Fabien Arca, Fabrice Melquiot, Nathalie Papin... Tous ces grands auteurs et autrices pour la jeunesse, expose-t-il. Au Québec, le théâtre pour les ados est un vrai genre en soi. Wajdi Mouawad s'est par exemple nourri, quand il y était étudiant, de toute cette production. »
Naissance d'un genre
Les grandes collections de théâtre jeunesse voient le jour à partir des années 1980-1990. En 1987, Dominique Berody crée Très-Tôt Théâtre, publiant une dizaine de titres dont ceux de Bruno Castan et de Karin Serres. En 1995, c’est au tour de Brigitte Smadja de porter la collection théâtre de l’École de loisirs qui compte aujourd’hui 170 titres, avec des auteurs comme Olivier Py, Philippe Dorin, Nathalie Papin, mais aussi Philippe Gauthier ou Sophie Merceron. Après « Heyoka-jeunesse » en 1999, où paraissent rapidement des titres de Jean-Claude Grumberg, Joël Jouanneau et Wajdi Mouawad, les éditions Théâtrales, qui ont déjà racheté le fonds de Très-Tôt Théâtre, lancent leur ligne en 2001. Un an plus tard, L’Arche éditeur ouvre sa collection jeunesse qui accueille notamment Fabrice Melquiot, quand Espaces 34 crée la sienne en 2009 avec Claudine Galea, Claire Rengade, ou encore Fabien Arca. En 2014, Les Solitaires intempestifs entrent aussi dans le domaine de la jeunesse. Le terreau de cette effervescence s’est constitué quelques décennies plus tôt, entre la fondation en 1935 par Léon Chancerel du premier théâtre d’art pour enfants et les premières représentations de pièces destinées aux plus jeunes lors du Festival d’Avignon, à la fin des années 1960.
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Pour créer une dynamique similaire, Stanislas Nordey lance un appel notamment en vue de « recréer en France de vraies structures de production et de diffusion d'un théâtre pour la jeunesse ». « Il faudrait que les producteurs et les metteurs en scène considèrent que nous avons commencé à créer un vrai répertoire et qu'il y a de quoi y puiser des pièces, ce qui permet aussi de redonner une visibilité aux textes », relève par ailleurs Claire David.
Un coup de pouce des prix connus du grand public serait aussi le bienvenu. Car si les Pépites de Montreuil sélectionnent parfois du théâtre dans la catégorie « fiction juniors », comme Les hamsters n'existent pas d'Antonio Carmona (Éditions Théâtrales) en 2024, aucune pièce n'a jamais décroché le Graal.




