Livres Hebdo : Par ce geste littéraire et éditorial fort vous mettez un terme à votre projet du post-exotisme. Pourquoi ?
Antoine Volodine : Il faut savoir terminer une grève, il faut savoir terminer un projet littéraire, surtout si celui-ci se termine par « Je me tais » - une phrase décisive, annoncée depuis plusieurs décennies. L'édifice que j'ai construit patiemment et sans dévier ici se clôt. J'ai annoncé depuis longtemps que cet édifice comporterait 49 titres, en réalité 49 entrées dans nos univers à plusieurs voix. Retour au goudron, performance éditoriale en 11 volumes, n'est donc pas une interruption brutale dans le projet, bien au contraire. C'est son couronnement, la dernière pierre, et c'est un adieu. Disons que c'est un adieu souriant et amical envers tous nos lecteurs et lectrices.
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Pourquoi ce titre, ou plutôt sous-titre commun, Retour au goudron ?
Retour au goudron est le dernier texte mentionné, dans une longue liste fantaisiste à la fin du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze. Depuis une vingtaine d'années, je savais que j'allais vers ce 49e et dernier titre, et vers son ultime phrase. Mais je ne distinguais pas encore la forme qu'il prendrait. Je savais simplement qu'il serait différent du reste des publications post-exotiques. Sa forme a, dans un premier temps, été théâtrale (un parcours de l'au-delà en 49 scènes), puis, est devenue un projet monumental, 343 brochures bardiques, un objet inouï qui nécessitait des lieux d'exposition particulièrement vastes. Cette deuxième forme n'a pas été concrétisée. J'ai alors imaginé une forme performative en 11 livres indépendants, sans ordre de lecture, appartenant tous à l'imaginaire et à la sensibilité post-exotiques, publiés en même temps chez onze éditeurs différents. Allant des suites de narrats [brefs récits post-exotiques] à des récits nettement romanesques, épiques, même, en passant par des listes romancées, soutenus par des genres et des formats divers, les 11 livres incarnent de manière ultime le post-exotisme. Les voix y sont nombreuses. Il m'a semblé logique qu'apparaisse sur les couvertures le nom d'auteur collectif Infernus Iohannes. Une citation d'Infernus Iohannes figure en exergue du tout premier roman post-exotique, Biographie comparée de Jorian Murgrave. Infernus Iohannes accueille le dernier geste de notre collectif d'auteurs. La boucle est bouclée.
Cette ultime salve de publications signée du nom d'un collectif est-elle une manière d'affirmer une fois pour toutes la mort de l'auteur en littérature ?
La multiplication des signatures est-elle une manière de dissoudre la notion d'auteur ? Je vous laisse juge. Pour ce qui me concerne, j'ai toujours essayé de m'écarter de la figure effrayante de l'auteur thaumaturge et pontifiant, qui me dérange. J'ai dispersé l'autorité auctoriale en plusieurs hétéronymes et plusieurs voix, dès les premiers livres signés Volodine. Mais j'ai endossé le rôle de porte-parole, bien nécessaire pour aider à l'existence des hétéronymes publiés, Manuela Draeger, Lutz Bassmann, Elli Kronauer et d'autres. Ainsi la mort de l'auteur est-elle brouillée par la présence du porte-parole. Il est heureux que la dernière apparition du post-exotisme se produise sous cette forme de performance éditoriale collective. Politiquement, c'est très bien, en accord avec notre idéologie de base. Littérairement, ça ne pouvait pas se passer mieux, mais ce n'est pas la mort de l'auteur. Pour tout dire, je cherche l'effacement de l'auteur derrière son texte, sa dissolution dans le texte, bien plus que sa non-existence - impossible même dans l'anonymat.
« L'humour est partout présent, je le pratique en écrivant »
Le détachement du monde sensible (de souffrance) propre au bouddhisme teintant vos textes est-il le fil d'Ariane qui permet de déambuler dans l'univers post-exotique ?
Il existe plusieurs fils d'Ariane qui aident à la déambulation dans nos textes, depuis les premiers parus il y a 40 ans jusqu'à cette parution d'août 2026. Tous ces fils sont solides. Je suis content que vous tiriez celui du bouddhisme, dans sa dimension de détachement et de compassion. Le bouddhisme tantrique, avec le Bardo Thödol, a inspiré et explique de nombreux textes post-exotiques, puisqu'il décrit - pour les profanes comme moi - la marche dans l'au-delà après le décès. C'est le sujet, la trame ou le décor de dizaines de romans post-exotiques, qu'ils soient signés Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Volodine. L'humilité de nos personnages en présence de la catastrophe qui les entoure, l'autodérision, la compassion pour leurs camarades de malheur, est une dimension forte de leur attitude face à une réalité qu'ils ont du mal à différencier d'un mauvais rêve, d'une illusion.
L'humour n'en est-il pas la marque de fabrique de votre stoïcisme souriant ?
L'humour est partout présent, je le pratique en écrivant, c'est une manière de supporter les difficultés souvent douloureuses auxquelles sont confrontés mes personnages, une manière de les accompagner. C'est une lumière permanente. Il y a beaucoup de noirceur et de défaites dans nos écrits, mais je ne suis pas un écrivain du malheur, et, dans cette noirceur désespérée, les passages franchement comiques abondent chez Lutz Bassmann, ou encore des envols vers le merveilleux chez Manuela Draeger. L'onirisme se double d'un détachement comique. Retour au goudron comporte quantité de pages que j'ai voulues très drôles, très éloignées de toute lugubrité (sic). L'idéologie de nos personnages n'est pas une idéologie plaintive, amère ou souffreteuse.
L'amitié, la camaraderie... Sans quoi ce projet n'aurait pas pu se faire, n'est-elle pas au fond ce qui reste à la fin des utopies et face à la catastrophe ?
Dans tous nos livres, et pas seulement dans cette dernière salve éditoriale, la camaraderie, teintée d'affection et de fatalisme, empêche les personnages de sombrer. Ils vont vers un futur indistinct, dans un temps limité qui s'étire, ils sont au centre de paysages obscurs ou bizarres, leurs souvenirs sont en cendres. La camaraderie alors rappelle cette fraternité des combattants qui unit les soldats dans l'action, dans la défaite, les prisonniers dans l'évasion, peut-être aussi les enfants perdus face au monde incompréhensible des adultes. Les derniers insurgés agonisant dans leur dernière redoute. Ce sentiment les rend plus durs à cuire, plus durs à la souffrance, à la faim, à l'absence de perspective. La camaraderie, dans certains cas une camaraderie amoureuse, permet de constituer un minuscule îlot de réalité parallèle, un îlot de présent qui nie l'adversité immédiate. C'est un geste puissant d'autodéfense. Il y a là quelque chose de beau et d'animal, très profondément élémentaire. Alors oui, au-delà, menacent la catastrophe, la mort, la fin de l'espèce, mille écroulements horribles. Mais ce qui est vécu, à ce très petit niveau intime, reste intouchable. En ce sens, la parution des onze déclinaisons de Retour au goudron est exemplaire, portée contre la réalité éditoriale par onze maisons d'éditions qui le concrétisent, cet îlot intouchable.
