En août 2026 un nom crée l'événement : Infernus Iohannes. Quiconque demandera en librairie : « Je voudrais le dernier Infernus Iohannes » s'entendra répliquer : « Lequel ? ». Et si cette personne insiste : « Mais celui de la rentrée littéraire ! », elle obtiendra la même réponse : « Lequel ? Il y en a 11. » Paraissent ainsi concomitamment 11 livres publiés chacun par 11 éditeurs différents sous l'unique signature « Infernus Iohannes » et ayant tous pour sous-titre « Retour au goudron ».
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Pour être précis, Retour au goudron est également le titre de l'ultime et 11e ouvrage publié aux éditions de la Marelle, doublé d'une manière de sous-titre « Dernière livraison ». Les 10 autres étant, par ordre alphabétique d'éditeur : Bardo solo (Actes Sud), Ultimes sursauts (La Fabrique), Chagrins (Minuit), La grande misère (Éditions de l'Olivier), Défections et Cie (Rivages), Mémoire, mode d'effroi (Robert Laffont), Les meilleurs d'entre nous (Seuil), Survies minuscules (Éditions du sous-sol), Zone crypte, zone miroir (Verdier), Malaise chez les plongeuses (La Volte).
Limbes intermédiaires
En vérité, nul ordre de lecture n'est à suivre, retournez au goudron comme vous voudrez ! Ce spectaculaire feu d'artifice littéraire et éditorial offre aux lecteurs et aux lectrices une variété de genres (forme romanesque ou plus dialoguée, récit court, contes moraux) et de voix puisque Infernus Iohannes est le nom d'un collectif : groupement d'hétéronymes d'Antoine Volodine, père du post-exotisme. Mais le post-exotisme, c'est quoi au juste ? Une école littéraire au style idiosyncrasique, dont le chef de file Antoine Volodine est le seul et unique disciple aux multiples avatars narratifs.
Les onzes ouvrages du projet d'Infernus Johannes- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Histoires d'errance parmi les champs de ruines, missions impossibles et ratées d'avance menées par des perdants post-apocalyptiques, le tout baignant dans une lumière crépusculaire et traversé par l'humour du désastre, état hors-monde, entre deux mondes, à l'instar du bardo dans le bouddhisme tibétain, ces limbes intermédiaires où transitent les âmes et où se dissout l'ego… Ça ressemble à de la SF sans en être puisque la catastrophe n'est pas un horizon mais déjà là. On n'est plus dans le dépaysement temporel ni le divertissement futuriste, le post-exotisme c'est retour vers le futur… antérieur. Ça aura eu lieu !
Retour 41 ans en arrière : Antoine Volodine publie en 1985 dans la collection de science-fiction « Présence du futur » chez Denoël Biographie comparée de Jorian Murgrave. Le héros éponyme vient d'une planète détruite par la guerre ; hanté par la mémoire d'une enfance concentrationnaire, entre forfaitures et désillusions face à la faillite de la révolution, il erre sur la terre, traqué par ses tortionnaires jusque dans ses rêves. La première pierre de l'édifice post-exotique est posée, de son nom de plume Antoine Volodine ou par le truchement d'hétéronymes (Volodine s'est toujours dit porte-parole de ses personnages), l'écrivain post-exotique sort ses livres du pur genre SF et fait entrer son œuvre en littérature blanche en publiant chez Minuit, il rejoint ensuite le Seuil où Des anges mineurs et Terminus radieux obtiennent respectivement le prix du Livre Inter 2000 et le prix Médicis 2014.
Un point final magistral
C'est devant un parterre de libraires fidèles à l'œuvre de « Volo » que les représentants des 11 maisons susmentionnées ont raconté le projet « Retour au goudron ». Au CNL, où la présentation se tint début mai, l'auteur de Bardo or not Bardo était visiblement touché par tant d'amitié. Se mêlaient aux libraires quelques journalistes venus eux aussi écouter le maître du post-exotisme entouré « des Onze ».
Des plus anciens éditeurs de Volodine à ceux qui avaient simplement répondu présent à l'appel, chacun témoignait de son admiration pour l'écrivain. En prolégomènes de la présentation, Bernard Comment, directeur de « Fictions & Cie » au Seuil, résume la carrière d'Antoine Volodine. Avant la conversation avec l'auteur animée par Hugues Robert, responsable de la librairie Charybde, Mathias Echenay, directeur de la Volte et véritable cheville ouvrière du projet, exprime au nom de tous leur fierté de participer à cette formidable aventure éditoriale. Et Stella Magliani-Belkacem des éditions la Fabrique de rappeler combien ce geste esthétique est anti-commercial.
À propos de « Retour au goudron », cette « clôture de l'édifice post-exotique », Mathilde Azzopardi des éditions Verdier, où Volodine a publié sous l'hétéronyme Lutz Bassmann, nous confie encore : « C'est le point final magistral qui réactualise joyeusement la notion de collectif avec un collectif d'éditeurs qui se fait le porte-voix d'un collectif d'auteurs. » La justesse des mots se teinte de quelque mélancolie. La boucle est bouclée. En épigraphe du premier roman de Volodine on lisait déjà : « La vie n'est que l'apparence d'une ombre sur un reflet de suie. » Attribué à INFERNUS IOHANNES.
11 titres, mode d'emploi
Quel livre conseiller à ses lecteurs et lectrices en fonction de leurs goûts et envie ? Hugues Robert de la librairie Charybde (Paris, XIIe) nous propose la typologie suivante :
1. ZONE CRYPTE, ZONE MIROIR (VERDIER) : LE PLUS SECRÈTEMENT RÉFLÉCHISSANT ! Les œuvres humaines contaminées par le post-exotisme finissent par révéler le goudron du réel.
2. LA GRANDE MISÈRE (L’OLIVIER) : LE PLUS MUSICALEMENT ITINÉRANT ! Lorsque le road novel se soumet au post-exotisme, ça barde autour du Bardo.
3. SURVIES MINUSCULES (LE SOUS-SOL) : LE PLUS QUOTIDIENNEMENT ACHARNÉ ! De plaintes en dénonciations, de modes d’enfer à vivre en tranches de paradis à construire, le post-exotisme surprend toujours vos nuits comme vos jours.
4. BARDO SOLO (ACTES SUD) : LE PLUS PÉDAGOGIQUEMENT THÉÂTRAL ! Quand le post-exotisme transforme le Bardo en 49 scènes à enchaîner, en une méticuleuse didascalie adressée aux actrices et aux décoratrices de la pièce qui se joue.
5. DÉFECTIONS & CIE (RIVAGES) : LE PLUS TERMINALEMENT DÉSENGAGÉ ! Quand le post-exotisme feint d’avoir épuisé son souffle pour dire « non » autrement, mais résolument.
6. ULTIMES SURSAUTS (LA FABRIQUE) : LE PLUS TEXTUELLEMENT ÉDIFIANT ! La morale d’une fable post-exotique n’est pas nécessairement celle que vous attendriez.
7. LES MEILLEURS D’ENTRE NOUS (SEUIL) : LE PLUS VERTIGINEUSEMENT ÉNUMÉRATIF ! Entre confiscation de la pluie, roulements de tambours et sauvetages oniriques, 35 portraits tout feu tout flamme du post-exotisme.
8. MÉMOIRE, MODE D’EFFROI (ROBERT LAFFONT) : LE PLUS BARDIQUEMENT RÉMINISCENT ! Le post-exotisme vous a toujours dit que la mémoire pouvait être trompeuse, mais jusqu’ici vous ne saviez pas à quel point.
9. MALAISE CHEZ LES PLONGEUSES (LA VOLTE) : LE PLUS AQUATIQUEMENT COMMANDO ! S’introduire subrepticement dans les rêves d’autrui pour changer le sort du monde : le post-exotisme nous montre comment on tente et échoue à modifier l’Histoire après l’effondrement.
10. CHAGRINS (MINUIT) : LE PLUS SUBTILEMENT FUNÉRAIRE ! Le plus subtilement mélancolique ! Enterrement dans les prés, disparition des vagues, combat fratricide. Le post-exotisme aux portes du silence.
11. RETOUR AU GOUDRON. DERNIÈRE LIVRAISON (LA MARELLE) : LE PLUS TENDREMENT MARÉCAGEUX ! De brèves de dortoir en brèves de mouroir, on feuilletonne et à la fin, on se tait.
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