Je est plusieurs autres. Nomen est omen, « le nom est un présage », dit l'adage latin. Pessoa signifie « personne » en portugais, au sens de « quelqu'un ». C'est aussi le patronyme du plus grand poète portugais du début du xxe siècle, ferment du modernisme au Portugal. Fernando Pessoa, né en 1888 à Lisbonne et mort dans la même ville en 1935, ne fut pas une personne mais de multiples. Les plus célèbres de ses hétéronymes - ainsi appelait-il ses différents noms de plume sous lesquels il signait ses poèmes - sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Bernardo Soares... À chacun d'eux il assignait un caractère et un style. Dans Pessoa. L'œuvre-vie, biographie colossale de quelque 1 200 pages, Richard Zenith, spécialiste de l'écrivain lusitanien, brosse le portrait le plus complet jamais réalisé du poète, dans ses aspects biographiques les plus quotidiens comme littéraires (œuvres, correspondance, archives inédites). Enfance sud-africaine, écrits en anglais (Pessoa vécut de 7 à 17 ans à Durban en Afrique du Sud), influence précoce de Walt Whitman, emploi dans une agence lisboète qui collectait des informations sur les entreprises du monde entier... Zenith non seulement donne chair à l'iconique silhouette au chapeau, mais il approfondit aussi plus avant son enquête sur la psyché de l'auteur du Livre de l'intranquillité en faisant la biographie de tous les êtres de papier intrinsèques au poète. Outre les fameux hétéronymes susmentionnés, on en découvre une foule d'autres : Sher Henay dont la mission a été de « compiler une Anthologie sensationnaliste en langue anglaise conçue en 1916 » ou Maria José, bossue tuberculeuse de 19 ans, éprise d'un beau serrurier auquel elle adresse « une longue lettre poignante », ou encore Alexander Search « né le même jour que Fernando Pessoa » et auteur d'une nouvelle intitulée « Un dîner très original ».
Conscient de son génie, le poète édifie sa propre légende. Richard Zenith déconstruit le mythe du « Jour triomphal » daté du 8 mars 1914, où, selon Pessoa, « [s]on maître » Alberto Caeiro, le poète du « Gardien de troupeau » « était apparu en [lui] » - Le jour triomphal, c'est justement le titre réunissant les lettres de Pessoa sur la genèse de ses hétéronymes, récemment paru chez Chandeigne & Lima et préfacé par le même Zenith. Dans Pessoa. L'œuvre-vie, c'est une myriade de facettes que Richard Zenith fait miroiter : opinions républicaines au sujet du régicide de Charles Ier de Portugal, fascination homoérotique pour Whitman et Wilde, passion pour l'occulte et l'astrologie... Cette Œuvre-vie est un monument mais pas un mausolée, elle se lit comme une aventure. C'est une odyssée intérieure doublée de l'histoire d'un Portugal âprement conscient de son déclin, nostalgique d'un passé glorieux, empreint de sébastianisme, cette espérance eschatologique du retour du roi Sébastien jamais revenu de bataille.
Pessoa se disait atteint d'« hystéroneurasthénie ». Il est le masque par excellence, aucun visage en particulier afin de revêtir tous les visages, le vide que creuse en soi le poète pour accueillir le grand tout. Comme le chante Álvaro de Campos dans « Le bureau de tabac » : « Je ne suis rien, / Je ne serai jamais rien / Je ne peux vouloir être rien, / À part ça, j'ai en moi tous les rêves du monde. »
Pessoa. L’œuvre-vie
Seuil
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard
Tirage: 6 000 ex.
Prix: 39,90 € ; 1280 p.
ISBN: 9782021573022
