24 heures de la vie d'un homme. Auteur d'albums exigeants au travail formel brillant (comme Arsène Schrauwen, L'Association, 2017), Olivier Schrauwen revient avec une étonnante proposition : passer un jour dans la tête d'un homme ordinaire, en l'occurrence celle de son cousin Thibault un dimanche d'automne 2017, une de ces « "journées gâchées", remplies de procrastination et d'ennui, [...] sans envie ». Annoncé ainsi, le projet, bien qu'intrigant, aurait pu se révéler fastidieux. Bien au contraire, Sunday, 472 pages dans lesquelles on suit quasiment minute par minute les faits, gestes et pensées de Thibault, est passionnant.
Certes, Thibault ne fait pas grand-chose en cette veille de son trente-sixième anniversaire. Il lit vaguement, écoute des disques, se masturbe, mange ce qui traîne, regarde un vieux film de fin d'études. Surtout, il laisse vagabonder son esprit, s'inquiétant pour sa petite amie qui rentre d'Afrique et le laisse sans nouvelles, rêvant sur une amoureuse d'il y a dix ans, s'énervant contre un cousin relou et contre un employeur soucieux de ne pas voir arriver le travail commandé... Mais ce qui fascine dans cet album, c'est sa construction, qui n'a rien à envier à Chris Ware. Les pensées de Thibault occupent le haut des cases dans lesquelles se déroulent en parallèle ses actions ou celles d'autres personnages - voisins, petite amie, cousin... - qui jouent un rôle dans son existence ce jour-là. Plusieurs histoires qui vont finir par converger se trouvent de cette manière juxtaposées sur une même page. Loin d'être complexe, la lecture est fluide grâce à des jeux sur les couleurs et sur le trait, et à la limpidité de l'écriture, très vivante.
Schrauwen arrive ainsi à faire monter la tension et plus on avance dans le récit, plus on a envie de découvrir le dénouement de cette journée banale. On se laisse totalement happer, voire hypnotiser, par le flux de conscience du protagoniste - un procédé emprunté à James Joyce ou Virginia Woolf. En position de voyeur, le lecteur découvre autant les petites habitudes que le mauvais caractère de Thibault, ses mesquineries, ses fantasmes et même la chanson qui lui trotte dans la tête. Ses élucubrations, ses souvenirs, ses questionnements existentiels, ses inquiétudes et désillusions... rien ne nous est caché. Sa vision des choses est mise en perspective, voire rectifiée, par les autres protagonistes - le tout ne manquant pas d'humour. Thibault n'a pas vraiment le beau rôle mais sa mise à nu désarmante donne l'impression de toucher au cœur de l'humain. Tant sur le fond que sur la forme, Sunday est un tour de force.
Sunday
L'Association
Traduit du néerlandais par Daniel Cunin
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 49 € ; 472 p.
ISBN: 9782844149671
