Face au mur. Le tennis est l'un des sports qui a suscité le plus de projets authentiquement littéraires. Que l'on songe ainsi, parmi d'autres, au Champion du monde de Mathieu Lindon (P.O.L, 1994) ou au Stade de Wimbledon du regretté Daniele Del Giudice (Rivages, 1985). Il conviendra donc désormais de rajouter à cette nomenclature Championne, le dernier roman de Nina Bouraoui. À condition toutefois que l'on n'en attende pas un livre de plus sur le tennis, mais plutôt une sorte de chant furieux qui filerait la métaphore de la petite balle jaune...
« Je frappe tous les soirs et le dimanche matin aussi, je frappe, avant la montagne, avant la campagne, avant rien du tout parfois, le plus souvent d'ailleurs, par ennui, par solitude, pour m'échapper. Je frappe la balle jaune qui a cette odeur particulière, une odeur de feutre et de caoutchouc et qui est lourde si lourde, je frappe avec ma raquette signée par Borg, mon héros du moment, il sera remplacé un jour je le sais, je manque de fidélité et puis surtout je préfère les femmes, les hommes sont comme mon ennui, je n'ai pas de désir pour eux parce qu'ils me ressemblent trop, dans leur impatience, dans leur solitude. » Été 1979, dans un pays qui ne sera pas nommé (mais dont il n'est pas interdit de penser qu'il puisse être l'Algérie), une très jeune fille, presque encore une enfant, frappe contre un mur. L'apprentissage du tennis lui sera aussi celui de la violence, au quotidien. Celle de son pays, celle de ses parents, celle également de ses identités fuyantes, de ces « assignations à résidence » qu'elle devine déjà. Et pendant qu'elle frappe, la jeune fille qui se voudrait parfois garçon, grandit, vieillit, s'échappe... Elle rumine vers le ciel, y expose dans une langue superbe sa douleur et son espoir.
Avec ce Championne, tendu, sombre, bordé de colère, Nina Bouraoui, loin cette fois-ci de toute tentation autofictionnelle, revient d'une certaine manière vers la force mystérieuse de ses premiers livres, comme La voyeuse interdite (Gallimard, 1991) ou L'âge blessé (Fayard, 1998). Ce livre-là, pas plus que son héroïne, n'est aimable. Il est bien plus que cela, chant de colère, mémoire perdue, violemment politique, évidemment poétique.
Championne
JC Lattès
Tirage: 16 000 ex.
Prix: 20,90 € ; 284 p.
ISBN: 9782709676236
