Sortir du brouillage. C'est peut-être le seul sujet du moment, la seule question que l'on ait vraiment envie de se poser. Comment continuer d'avancer dans un monde où le vrai s'évapore ? Comment trouver sa place dans cette « grande pagaille », selon le titre de l'essai de Monique Atlan et Roger-Pol Droit ? En premier lieu, -commencer par analyser le phénomène, interroger les livres, les spécialistes et chercher des pistes. La multiplication des médias, notamment les réseaux sociaux, a généré des opinions à foison. Ces opinions ont pu à leur tour se transformer en fausses nouvelles. Et ces infox ont fini par cheminer aux côtés des infos, souvent sur un pied d'égalité, voire plus, en termes d'audience.
Alors que faire ? Comme disait Lénine. On peut bien sûr fermer les yeux, se boucher les oreilles et se taire. Mais c'est mourir plus vite. Ou bien, c'est ce que proposent nos deux enquêteurs, utiliser notre cerveau pour penser le vrai afin de le distinguer du faux, c'est-à-dire retrouver une « attitude philosophique ». Comment s'y prendre ? Aux origines du phénomène, nos deux limiers repèrent l'expansion de l'ère de l'individu dans le « grand foutoir informationnel ». Sur les réseaux sociaux, c'est la « lutte des clashes ». Ce que je pense se confond désormais avec ce qui est vrai. Les faits ne sont plus têtus, mais ténus, disséminés dans le flot du faux.
Mais quels rapports avons-nous encore avec l'idée de vérité à l'heure de l'IA ? Le fait d'y accoler le terme de « post » en diminue la force. « La notion de vérité est devenue un pur produit de l'activité humaine, une catégorie de notre pensée, une fonction de notre cerveau. » Pour créer du vrai, il suffit de parler. Dans le -brouhaha, on confond une vérité, des vérités et la vérité. Or, comme le rappellent les auteurs : « La vérité nous échappe, c'est ce qui nous incite à la poursuivre. » Ces nouvelles visions ne s'appuient pas sur les travaux de démolition de Marx, Nietzsche ou Freud. Elles ne sont que le produit d'une formule qui pourrait convenir à l'esprit de Donald Trump. « Ce qui était vrai de moi hier ou ce matin ne l'est plus à présent, et ne le sera pas dans un moment. »
Après Humain (Flammarion, 2012), L'espoir a-t-il un avenir ? (Flammarion, 2016), Le sens des limites (L'Observatoire, 2021) et Quand la parole détruit (L'Observatoire, 2023), Monique Atlan et Roger-Pol Droit poursuivent leur enquête philosophique sur un monde en mutation. Selon eux, cette pagaille va s'amplifier et perdurer. Il s'agit donc de savoir comment vivre avec, « -comment pagayer dans la pagaille ». La liberté d'expression n'est pas l'expression de la vérité tout comme la multiplication des subjectivités n'est pas garante de l'objectivité. Pour mettre de l'ordre dans le désordre, il faut choisir en se référant à la formule de Vladimir Jankélévitch : « Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être [...] sérieux. » C'est en tout cas la méthode prônée dans ce petit livre malin et documenté. Pour tenter de préserver le vrai dans un monde faux.
La grande pagaille. Le vrai, le faux et notre indifférence
Éditions de l'Observatoire
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 22 € ; 224 p.
ISBN: 9791032932124
