Cartonnages, découpes lasers, pliages millimétrés, collages manuels… Les livres complexes – dits aussi « animés », « à système » ou encore « pop-up », multiplient les prouesses techniques pour offrir une expérience de lecture immersive et de manipulation. Très prisés par les éditeurs jeunesse, ces derniers restent néanmoins massivement fabriqués en Asie.
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Une dépendance qui cristallise des enjeux environnementaux, mais aussi économiques : principalement réalisé par voie maritime, leur acheminement demeure exposé aux aléas géopolitiques. Face à ce constat, le Bureau des acclimatations, qui accompagne les entreprises dans leur transition écologique, entend réunir fabricants, imprimeurs, éditeurs et auteurs pour une série d’ateliers. L’objectif ? Évaluer la possibilité d’une relocalisation de ces ouvrages en France et esquisser de nouveaux scénarios industriels.
Un savoir-faire asiatique
« J’adorerais que les livres complexes puissent être fabriqués en France, mais je crains que cela soit impossible aujourd’hui », déplore Garance Giraud, responsable éditoriale chez La Martinière Jeunesse. Et pour cause : depuis plusieurs décennies, l’Asie, forte d’un savoir-faire sans équivalent, détient le quasi-monopole de la fabrication de ces ouvrages sophistiqués.
Autrice d'une série de livres pop-up sur les saisons, Aurore Petit a été récompensée du premier prix pour les bébés pour "Eté Pop" (Martinière Jeunesse).- Photo LA MARTINIÈRE JEUNESSEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
En Chine, d’importants investissements ont permis d’automatiser les procédés, de former une main-d’œuvre experte et de développer des usines intégrant l’ensemble des étapes de la conception. « Hong Kong, en particulier, qui fut une enclave britannique, a une longue tradition dans le domaine de l’impression. Les Anglais y ont acheminé de nombreuses machines d’impression et y ont installé des ateliers de fabrication qui sont restés très dynamiques », retrace Catherine Hellier du Verneuil, directrice éditoriale spécialisée dans le livre-objet chez Glénat, et qui collabore avec l’entreprise Leo Paper Group.
Depuis sa parution en 2014, le livre pop-up "La couleur des émotions" d'Anna Llenas s'est écoulé à 7 million d'exemplaires à travers le monde.- Photo GLÉNATPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« Concernant le livre jeunesse, ce travail n’a jamais été une spécialité française », abonde Brigitte Morel, fondatrice des éditions des Grandes Personnes - maison publiant également des livres complexes pour les adultes - rappelant qu’une partie importante de la production était autrefois installée en Amérique du Sud, avant que l’instabilité liée aux trafics de drogue n'en freine l’activité.
« Il faut compter trois mois de production, puis trois mois de transport avant de récupérer une livraison »
À cette dépendance industrielle s’ajoutent les soubresauts géopolitiques qui affectent les différentes étapes de conception des ouvrages. Particulièrement vives lors de la pandémie de Covid-19, les tensions se poursuivent au gré de conflits internationaux et menaces économiques proférées par certains chefs de gouvernement, à l'instar du président Donald Trump.
« L’an dernier, lorsque le canal de Suez a fermé, les bateaux ont dû prendre des détours. Cette année, un beau coffret de Benji Davies est arrivé avec un mois de retard pour les fêtes de fin d’année : nous avons perdu tout le mois de novembre en termes de ventes », illustre Cécile Petit, directrice littéraire du département éveil et album chez Milan. Or, ces perturbations viennent peser lourdement sur des délais de livraison initialement importants. « Il faut, en moyenne, compter trois mois de production, puis encore trois mois de transport avant de récupérer une livraison », précise Laura Lévy, directrice éditoriale chez Auzou.
Laura Lévy, directrice éditoriale aux éditions Auzou.- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Là où une fabrication française, ou à tout le moins européenne, offrirait davantage de souplesse. « Nous pourrions réimprimer beaucoup plus rapidement, ajuster plus finement nos tirages, y compris peu de temps avant la sortie d’un ouvrage », souligne Adélaïde Klein, directrice adjointe du pôle jeunesse illustré d’Editis et éditrice, entre autres, du livre animé L'ours qui voulait dévorer les livres, lauréat du prix Landerneau de l'album jeunesse 2026.
« L’équation économique est impossible à solutionner »
Restent que les obstacles à une relocalisation sont nombreux : manque de savoir-faire, coûts de production élevés, absence d’imprimeurs en mesure d’assurer une production industrielle… « Les ouvrages seraient deux à trois fois plus cher que ce que le marché et la concurrence nous imposent. L’équation économique est, aujourd’hui, impossible à solutionner », assure Anne-Sophie Congar, directrice éditoriale de la petite enfance chez Bayard Jeunesse.
La contrainte est d’autant plus forte que l’édition jeunesse se heurte à un plafond psychologique en matière de prix. « Même si le marché du livre et le pouvoir d’achat reculent, je refuse de mener une politique haussière des prix. Gründ est une maison d’édition populaire, c’est-à-dire qu’elle entend toucher tout le monde. Parce que je tiens à mettre un livre dans les mains de tous les enfants, je ne peux pas me permettre de vendre un livre complexe à 25 euros », défend Adélaïde Klein.
Adélaïde Klein, directrice adjointe du pôle jeunesse illustré d’Editis - Photo AUDREY DUFERPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pourtant, certains acteurs restent optimistes et cherchent des solutions. Fabricante chez Gallimard Jeunesse, Marie-Agnès Palous a ainsi tenté de rapatrier la fabrication en Turquie, en Espagne ou en Italie, notamment pour la collection « Les Grandes Émotions ». Même démarche pour le groupe Bayard. Lancé dans la réflexion depuis plusieurs années, ce dernier a notamment suggéré l’élaboration d’un consortium d’éditeurs et rencontré une dizaine de fabricants français.
L'innovation comme levier d'un livre complexe « made in France ? »
Une tentative également menée par les éditions Des Grandes Personnes en 2025, pour certains projets, mais sans succès : « Le coût d’impression, ajouté à celui de la manutention dans un second entrepôt, s’est avéré trop élevé », explique Marie Burland, chargée du suivi de production de la maison. « Aucun partenaire n’a été en mesure de nous garantir la qualité et l’épaisseur recherchées », regrette également Marie-Agnès Palous, tandis que Bayard fait état de « devis ayant quintuplé le prix de l’ouvrage ».
"Si on regarde le compte d’exploitation d’un livre animé, on ne le fait pas” fait savoir Brigitte Morel, fondatrice des éditions Des Grandes Personnes.- Photo © PATRICK COURATINPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Alors de nouvelles pistes de réflexion émergent. « Voilà bien longtemps qu’on n’a pas vu un nouveau type d’ouvrages émerger… Il s’agit peut-être de continuer à innover et, pourquoi pas, de faire émerger une nouvelle génération de livres complexes », suggère Fanny Vamblois, coordinatrice du projet « démarche-action » mené par le Bureau des acclimatations.
« L'une des choses que nous avons comprises, c’est que nous n’arriverons pas à faire le même objet, au même prix dans les mêmes volumes. Il faut accepter de travailler peut-être seulement sur un de ces trois axes », a-t-elle poursuivi lors d’une visioconférence, vendredi 13 février, qui a réuni une quarantaine d’intéressés.
Les marges de manœuvre sur les coûts de production des livres complexes restant étroites, le Bureau a plutôt invité les éditeurs à faire évoluer la conception des ouvrages pour les rendre fabricables en France. Première étape : identifier les bons fabricants et organiser des visites d’entreprises spécialisées en assemblage artisanal, telles que Clic Logistic, ou en impression textile, à l’instar d’Allez Zou Éditions.
« Il nous faut développer nos propres produits différemment »
Des résidences courtes de « recherche et création » seront également proposées à des artistes, sous forme d’ateliers immersifs au sein d’imprimeries françaises. « Puisque le point de colle, toujours réalisé à la main, constitue un obstacle, on peut peut-être s’inspirer du papiercraft ou du scrapbooking, qui misent sur le “Do It Yourself” pour offrir au lecteur une expérience d’assemblage », a également proposé Fanny Vamblois.
Une stratégie qui tente déjà plusieurs maisons. Pour se passer de ce fameux point de colle contraignant, La Martinière Jeunesse s'est intéressée, avec Aurore Petit, lauréate du premier prix pour les bébés entre autres, au kirigami, art japonais du pliage du papier. Chez Auzou, la relocalisation a surtout progressé sur le segment du jeu, avec 30 % de la production désormais française. « Nous ne pouvons plus être aussi dépendants de l’Asie pour le ludique. Il nous faut développer nos propres produits différemment », plaide Laura Lévy, qui espère transposer cette dynamique au livre complexe.
Même réflexion chez Bayard, qui a déjà collaboré avec le Bureau des acclimatations. Tentée par l’idée d’une « expérience globale de lecture », la maison envisage désormais de rendre un ouvrage interactif sans ajout de composant, à la façon d’Hervé Tullet. « Il crée des livres complexes sur un format extrêmement simple où il ne s’agit que de pages à tourner à l'instar de La main qui dessine », détaille Anne-Sophie Congar.
Cécile Petit, directrice littéraire du département éveil et album chez Milan et Anne-Sophie Congar, directrice éditoriale de la petite enfance chez Bayard Jeunesse. - Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Reste un impératif auquel les professionnels ne transigent pas : préserver la matérialité du livre complexe. « Sa complexité n’est jamais gratuite. Elle est un enrichissement au service du tout-petit pour créer de l’interaction entre lui et le livre », défend Adélaïde Klein. « On capte davantage les enfants avec quelque chose qui est en mouvement. L’émotion naît de la présence », ajoute Catherine Hellier de Verneuil.
À l’heure où le désintérêt pour la lecture inquiète, le livre complexe reste un puissant vecteur de plaisir de lire. Et si la relocalisation tient encore de l’horizon lointain, elle s’inscrit néanmoins dans une réflexion plus large sur la réindustrialisation française. Un chantier qui dépasse le seul secteur du livre et dépendra aussi d’arbitrages politiques à venir.






