Longtemps, les éditions Les Liens qui libèrent se sont racontées à deux voix. Celles de Sophie Marinopoulos et Henri Trubert, qui ont fondé la maison en 2009. Dans l'ombre de ce médiatique tandem, un autre duo opère. Celui formé par Henri Trubert et Nicolas Deschamps. « Je ne me mets volontairement pas en avant, admet ce dernier. Ce sont nos textes, nos autrices et auteurs qui comptent. » Depuis presque 15 ans, les deux hommes travaillent « quotidiennement ensemble et se supportent encore un peu », plaisantent-ils.
Quelques titres des Liens qui libèrent.- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Nicolas Deschamps arrive aux Liens qui libèrent en 2012 pour un stage. « À l'époque, Philippe Rey [pour qui il est assistant d'édition] a dit à Henri : "Tu es tout seul à l'éditorial. J'ai un petit gars, il est sympa, marrant. Tu devrais le rencontrer" », raconte Nicolas Deschamps. Sitôt rencontré, sitôt embauché. Assistant éditorial puis coordinateur éditorial et commercial, il devient éditeur et secrétaire général en 2022 - date à laquelle la maison acquiert son indépendance. Il prend également la responsabilité du bureau parisien lorsque Sophie Marinopoulos et Henri Trubert décident de s'installer à Uzès après le Covid.
Confiance
Outre leur lien affectif, le trio bâtit une relation fondée sur « une liberté totale » et une confiance indéniable. « Henri m'a appris beaucoup de choses. Quand je prends une décision, il sait qu'il y a de grandes chances pour qu'elle corresponde à ce qu'il aurait lui-même décidé », confie Nicolas Deschamps. Les deux hommes se comprennent « les yeux fermés », résume Henri Trubert en provoquant leur hilarité. Ils en conviennent : la maison aurait pu continuer à reposer sur eux pendant encore des années. Mais Henri Trubert a d'autres aspirations. Il souhaite monter en puissance. Le nom même de sa maison, pensé par Bernard Maris, « s'est aujourd'hui établi par la force et la puissance des évolutions de la société, estime-t-il. Aucun savoir n'échappe aux interdépendances. Nous l'affirmions déjà en 2009 et ce phénomène s'est accéléré. »
Alors, face à une « situation éditoriale française délétère », l'éditeur entend occuper le terrain de la bataille culturelle pour faire résonner « les grandes idées venues, heureusement, des marges et jamais du centre ». Le trio admet son absence sur certaines thématiques - féministes, antiracistes, décoloniales, notamment. « Nous sentions une nécessité d'aborder ces sujets mais nous n'avions ni le réseau ni les compétences suffisantes », reconnaît Nicolas Deschamps.
Indépendance
Puis arrive, il y a trois ans, une lettre de Gabriela Larrain, alors directrice de la collection « Points Féministe ». « Je voulais devenir partie prenante du travail que font les maisons indépendantes. Le choix de l'indépendance, assez inédit dans l'édition, m'a énormément plu », relate-t-elle. Régulièrement, des candidatures parviennent aux Liens qui libèrent sans qu'aucune ne mène à un recrutement. Mais celle de Gabriela Larrain ne reste pas sans réponse. « Elle est arrivée exactement au bon moment », commence Henri Trubert. « Dès le premier entretien, nous savions qu'elle était la voix qu'il nous fallait », poursuit Sophie Marinopoulos.
Pendant des années, « Henri a amené 80 % du catalogue. L'arrivée de Gabriela ouvre de nouvelles voies », commente Nicolas Deschamps. Après l'inauguration en mai 2025 de la collection « Écologies de la libération » dirigée par Fatima Ouassak, ces nouvelles plumes sont particulièrement visibles dans le programme de cette rentrée. En témoignent Une réponse d'Iris Brey (19 août), Le camp du bien d'Alice Coffin et Fatima Ouassak (26 août) et Fuck Propaganda de Claire Touzard (2 septembre).
Créativité
Plus encore, Gabriela Larrain participe à l'évolution de la syntaxe au sein du catalogue. « Les sciences sociales restent encore très figées dans leur forme. Cela m'intéresse de créer des objets hybrides en incorporant des mécanismes issus de la littérature », souligne Gabriela Larrain qui apprécie d'ailleurs « la confiance immédiate, l'espace de proposition, de création et de liberté » qu'offre sa nouvelle maison.
À titre d'exemple, Décoloniser le dancefloor de l'artiste Habibitch (mai 2026) entend « assumer l'oralité et la pensée en arborescence » de son autrice à travers sa mise en page. « L'enjeu est d'entrer dans la tête d'Habibitch en même temps que l'on entre dans le livre », détaille l'éditrice. « La nouvelle génération d'autrices et auteurs, surtout dans le milieu LGBT, sont des performeuses et performeurs qui s'expriment par tous les pores de la créativité. Je n'ai jamais vu ça ! » affirme Henri Trubert. « Nous sortons de nos zones de confort, nous prenons des risques collectivement. Cela pousse à une créativité folle, c'est incroyable », assure l'éditrice.
Pour accompagner graphiquement « ces pensées en mouvement », l'équipe a revu sa charte graphique. Ou plutôt, Henri Trubert et Gabriela Larrain ont confié à Clément Wibaut, collaborateur fraîchement arrivé à la direction artistique, l'élaboration d'une nouvelle ligne pendant les vacances de Nicolas Deschamps. « Je pars dix jours et ils en profitent pour faire un putsch », s'amuse ce dernier avant de se reprendre : « Mais pour le meilleur ! »
Depuis un an, la maison aborde ainsi une nouvelle ligne « plus moderne, engagée et identifiable », note Henri Trubert. « Changer de maquette a une influence sur notre politique éditoriale. C'est frappant : nous publions désormais des textes que nous n'aurions jamais édités avant et inversement », poursuit-il.
Structuration
La maison publie davantage de textes aussi. Son rythme de parution passe de 25 titres par an à 40, hors poche. Nicolas Deschamps et Sophie Marinopoulos font d'abord preuve de réticence face à cette augmentation de la production. « Les nouvelles générations nous entraînent par leur jeunesse, leurs idées, leur ouverture d'esprit, leur manière de regarder le monde. Nous devons encourager tout cela mais nous devons aussi poser une limite, explique cette dernière. Je souhaite que Les liens qui libèrent restent une petite maison dans laquelle tout le monde a suffisamment d'espace pour pouvoir s'épanouir. »
Pour absorber cette montée en puissance, l'équipe se structure. Lola Kervel, assistante d'édition, prend en charge la relation libraire. « Nous souhaitons passer un cap et professionnaliser cette relation avec une personne identifiée », explique Nicolas Deschamps. La communication suit le même mouvement. Depuis toujours, la maison s'est appuyée sur « le talent » de son attachée de presse Anne Vaudoyer. « Le basculement idéologique à l'œuvre dans certains médias implique que nos ouvrages n'auront plus le même soutien médiatique », pointe Nicolas Deschamps. Depuis six mois, la maison est ainsi accompagnée par un cabinet de conseil pour structurer ses réseaux sociaux. « Nous avons beaucoup bricolé jusqu'ici, mais nous n'étions que deux, il était difficile d'être partout », admet le secrétaire général.
Transmission
Henri Trubert semble vivre toute cette effervescence comme une renaissance professionnelle. « Je n'ai jamais autant pris mon pied dans mon métier que ces trois dernières années », assure-t-il. Dans le même temps, Sophie Marinopoulos et Henri Trubert songent à la transmission des Liens qui libèrent. « J'ai 67 ans. Cette maison, il faut qu'elle dure », lâche l'éditeur.
Le couple prépare « très lentement » la suite. « Nous projetons une maison avec Nicolas à sa tête. Il est notre compagnon de route depuis 15 ans. Il a lui aussi fait grandir cette maison. Je lui ai déjà dit : je n'aimerais pas qu'il aille faire autre chose de sa vie », affirme Sophie Marinopoulos. « Il n'a pas le droit de partir », complète son époux.
Cela ne semble pas faire partie des projets du principal intéressé. « Je suis prêt mais pas pressé, glisse Nicolas Deschamps. Je pense que, jusqu'à ce qu'il soit vraiment très âgé, Henri continuera de m'appeler tous les matins pour me parler d'une bonne idée. Cela me manquerait s'il ne le faisait pas. »

