Livres Hebdo : Dans quel contexte est apparue l’association Les Libraires d’en haut (anciennement Libr’aire) et à quels besoins répondait sa création à l’époque ?
Nolwenn Vandestien : Dans un premier temps, l’association a été appelée « Libr’aire à Lille » et a été créée à l’initiative de neuf librairies indépendantes lilloises. L’idée première était de sortir de l’isolement pour échanger, entre collègues, sur des questions professionnelles, mais aussi de travailler sur la visibilité des librairies dans la ville de Lille, alors éclipsées par deux mastodontes du secteur.
En 2016, la fusion des régions a conduit à l’élargissement du territoire couvert par l’association, désormais active sur l’ensemble des Hauts-de-France. Quel impact a eu ce changement d’échelle ?
N.V. : Cet élargissement a conduit l’association à parcourir de nombreux kilomètres pour aller à la rencontre de libraires beaucoup plus éloignés. Le territoire est devenu très vaste : depuis Lille, il faut près de deux heures pour rejoindre Beauvais ou Chantilly. Il a également fallu intégrer au réseau des librairies indépendantes qui ont un fonctionnement très différent. Certaines travaillaient, par exemple, avec un coursier qui allait s’approvisionner directement dans des entrepôts de la couronne parisienne, plutôt que de passer par un transporteur. Si le réseau s’était déjà bien installé à certains endroits comme dans le Nord-Pas-de-Calais, il a fallu, pour la Picardie, tout recommencer pour créer des liens avec des librairies qui, jusque-là, ne faisaient pas partie de l’association.
Frédéric Beauvisage : Cela a également entraîné un renforcement de l’équipe de permanents. Au départ, l'association fonctionnait bénévolement, mais au fur et à mesure de sa croissance, elle a dû procéder à une première embauche. Aujourd’hui, la structure fonctionne avec trois permanents. Par ailleurs, l’homogénéité des profils de librairies, qui caractérisait les débuts, s’est un peu perdue avec l’arrivée de nouveaux adhérents et l’augmentation de la charge de travail.
Professionnaliser et valoriser le collectif
N.V. : Depuis longtemps, nous proposons des formations professionnelles. Le métier de libraire exige des compétences multiples et variées, en dépit d’une rentabilité souvent faible. Si le libraire n’a pas toutes les compétences requises, cela peut rapidement mettre en danger la vie de la librairie. Et de nombreux libraires viennent au métier par le biais d’une reconversion, sans avoir nécessairement suivi un parcours « standard ». Notre objectif est donc de les professionnaliser ce qui implique, entre autres, de connaître les catalogues, conseiller les ouvrages, mais aussi être bon gestionnaire, savoir communiquer, savoir faire du merchandising, concevoir des vitrines, réfléchir au parcours-client, recevoir des représentants… Nous essayons également de renforcer la visibilité des librairies grâce à un site de ventes en ligne et la présence du collectif sur les réseaux sociaux. Nous partons du principe qu’un seul libraire est moins visible que 82 indépendants réunis autour d’un même thème, d’un festival ou d’une action de communication.
L’association a contribué à la création de trois manifestations : le festival Passions d’Avril en 2002, le festival Haut les livres ! en 2014 et le festival Livres d’en Haut en 2021. Qu’est-ce qui a motivé ces trois initiatives et quel rôle ont-elles joué ?
N.V. : Depuis sa création, le festival Passions d’Avril a revêtu des formes différentes mais son ambition première a toujours été de mutualiser les forces et les moyens. Il s’agissait, par exemple, d’organiser des tournées d’auteurs et d’autrices dans différentes librairies. Ce que certaines d’entre elles n’auraient pas pu mettre en place seules. Aujourd’hui, l’événement s’est transformé en un festival itinérant au sein des librairies. Il permet aux lecteurs de découvrir l’étendue du réseau sur le territoire régional et d’identifier les librairies autour d’eux. Le festival Haut les livres ! est né de la volonté de faire réseau avec l’Association des éditeurs indépendants des Hauts-de-France, afin de leur permettre de mieux diffuser leurs catalogues en librairie et de valoriser la production éditoriale régionale. Enfin, Livres d’en Haut a été conçu pour doter le territoire métropolitain et la région d’un festival d’envergure nationale. Ce projet a pu se concrétiser à la faveur d’une rencontre, pendant le confinement, entre le directeur d’un lieu culturel et un libraire. L’objectif est aussi d’améliorer les conditions de travail des libraires : les maisons d’édition ont parfois tendance à concentrer leur diffusion à Paris et à Bruxelles, au détriment d’autres régions.
« Nous bénéficions aujourd’hui d’un meilleur accueil et d’un accès facilité aux maisons d'édition »
Cette volonté de renforcer les liens entre les grandes maisons d’édition et les libraires de la région s’est-elle concrétisée depuis ?
N.V. : Nous avons en effet réussi à organiser des rencontres avec des maisons d’édition. Cela a pris un peu de temps et nous y travaillons toujours car rien n’est acquis. Néanmoins, nous bénéficions aujourd’hui d’un meilleur accueil et d’un accès facilité aux maisons. Les libraires de la région parviennent plus facilement, par exemple, à faire venir des auteurs et des autrices de nationale ou internationale, grâce à des relations désormais plus fluides. Nous avons également réussi à faire venir des groupes d’édition pour organiser des rencontres collectives.
En 2008, l’association a également lancé le dispositif Jeunes en librairie, désormais déployé à l’échelle nationale. Les raisons qui ont motivé sa création, à l’époque, sont-elles toujours aussi prégnantes aujourd’hui ?
N.V. : À l’époque, le dispositif a été créé pour rapprocher les jeunes de la lecture. L’idée était de leur faire franchir, parfois pour la première fois, la porte d’une librairie, de leur montrer qu’il existe des livres capables de répondre à leurs préoccupations. Mais ces problématiques qui avaient motivé la création du dispositif restent particulièrement actuelles. C’est aussi pourquoi le dispositif permet aussi aux jeunes de découvrir la chaîne du livre, de la création à la diffusion, mais aussi de recevoir, à la fin de leur parcours, un Chèque Lire. Et puisque le dispositif court sur l’année entière, les libraires ont pu constater une véritable évolution, au fil de l’année, des choix de lecture des jeunes.
« Il nous faut sortir de l’entre-soi et aller là où sont les gens »
Quelles sont, selon vous, les principales problématiques et inquiétudes auxquelles le secteur de la librairie est confronté aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui a évolué depuis la création de l’association ?
N.V. : Aujourd’hui, l’un des enjeux majeurs est lié au smartphone, qui est désormais dans toutes les mains, y compris dans celles des plus jeunes, et diminue considérablement le temps consacré à la lecture. Pour moi, il s’agit d’une véritable question de santé publique. C’est pourquoi il faut continuer à accompagner les jeunes dans l’apprentissage de la lecture, afin de créer des habitudes dès le plus jeune âge. Les enfants ne sont pas réticents à la lecture, mais beaucoup n’en ont simplement pas l’habitude ou s’orientent vers des genres que nous, en tant que libraires, maîtrisons encore mal. Sur le plan économique, la situation actuelle est similaire à celle de 2019, avec des hauts, des bas, et marquée par une année électorale qui tend à fragiliser à démoraliser la vente de livres.
F.B. : Je crois que chaque génération a ses propres ses maux et qu’il y a surtout un défaut d’éducation. Depuis des années, je pointe deux choses : la difficulté du quart d'heure de lecture à se généraliser et la nécessité de faire notre autocritique. Le monde évolue et il nous faut nous adapter. Il nous faut sortir de l’entre-soi et aller là où sont les gens, désacraliser le livre, sans quoi nous risquons d’en faire un objet que les gens regarderont de loin sans s’en emparer. Par ailleurs, être libraire est un métier de passion : on n’y vient pas pour devenir riche. Les difficultés que l’on pointe aujourd’hui ont, en réalité, toujours existé.
Doit-on donc considérer que les difficultés rencontrées par les librairies aujourd’hui ne sont pas plus importantes que celles d’autrefois ?
Emily Vanhée : Parfois, mes salariés me demandent comment répondre quand on s’enquiert de la santé de nos deux librairies, car beaucoup pensent que si deux magasins existent encore, tout va bien. Je dirais plutôt que ça va… mais pas sans effort. Nous avons changé notre manière d’être libraires : nous n’attendons plus le client derrière le comptoir. Aujourd’hui, il faut beaucoup de travail d’animation pour aller chercher le public. C’est ce qui fait que ça va… et que ça ne va pas en même temps.
