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Décédé en 2008 d’un cancer à 40 ans, le Danois Jakob Ejersbo a eu tout juste le temps d’achever l’épais manuscrit sur lequel il travaillait depuis plusieurs années, inspiré de son enfance en Afrique. Exil, saisissant et dérangeant premier volume d’une trilogie, est le portrait d’une adolescente blanche, fille d’expatriés anglais, autant que le tableau cru de la Tanzanie post-coloniale. Samantha, la narratrice, a 15 ans en 1983 : elle vit depuis douze ans dans le nord du pays, entre Tanga au bord de l’océan Indien, où ses parents sont propriétaires d’un hôtel avec bungalows, et Moshi, au pied du Kilimandjaro, où elle va au lycée. On fait sa connaissance à la fin des vacances scolaires quand elle doit regagner l’internat de l’Ecole internationale tandis que sa sœur aînée, Alison, quitte le pays pour aller faire des études en Angleterre. « Tu vas me laisser toute seule avec les vieux ? » s’inquiète-t-elle. Le roman, sorte de journal découpé en courtes saynètes pleines de phrases brèves et de dialogues indirects, décrit l’existence, durant trois ans, de cette adolescente insolente, provocante et livrée à elle-même, trois années de dérive sous d’infernaux tropiques. Le père - ancien agent des forces SAS devenu mercenaire - trafique, la mère picole. La lycéenne côtoie Shakila, Panos, Stefano, Tazim, Truddi, Christian, Gretchen…, des enfants d’expatriés blancs et de riches autochtones, de rejetons friqués de diplomates, de planteurs de tabac, de personnels d’ONG, d’hommes d’affaires et de politiciens corrompus. Des ados à la fois mûrs et sauvages, naïfs et dessalés, abandonnés par les adultes.
Samantha, petite fille et femme à la fois, sèche les cours, se fait consigner dans sa chambre, fume en cachette 24 heures sur 24, boit des bières camouflées par du Coca. Tout le monde couche avec tout le monde ou essaie, par la force le plus souvent. On pense à un Larry Clark en Afrique. La débauche n’est pas festive. La transgression se révèle plus dangereuse et vaine que libératrice… Samantha, qui parle le swahili, se sent chez elle dans ce pays - « J’ai pris conscience de la négresse en moi » - mais reste une étrangère sans maison qui n’a nulle part où aller. « Tu donnes l’impression d’être solide à l’extérieur, Samantha. Mais à l’intérieur, c’est tout flasque. L’ensemble ne tient pas debout, ma petite », lui dira plus tard l’amant qui précipitera sa perte.
A la violence sociale et raciale entre les différentes communautés, Blancs, Africains et Indiens qui contrôlent un florissant marché noir, font écho les relations brutales et perverses entre les sexes, marquées par le cynisme et la manipulation, l’abus et l’humiliation. L’image récurrente d’un monde de chiens, l’ennui vide de futur qui suinte de chaque jour de la vie, accentuent la certitude éprouvante que tout le monde va dans le mur, avec un rail de coke et un gin pour la route.
Galaade publiera les deux volets suivants, Révolution puis Liberty, en 2014 et 2015. Le temps pour le lecteur de se remettre de cette crépusculaire plongée. Véronique Rossignol

