D'un côté, une maison d'édition allemande fondé en 1763, toujours détenu par la même famille sept générations plus tard. De l'autre, le leader français des annonces légales et de l'édition juridique. Entre les deux, un choix assumé : l'union plutôt que l'absorption. Lextenso a annoncé rejoindre C.H.Beck, numéro un allemand de l'édition juridique. Le groupe français apporte 240 salariés et des marques emblématiques (LGDJ, Defrénois, Gazette du Palais, Joly) pendant que C.H.Beck s'installe sur le marché français.
« Notre processus était engagé depuis plusieurs mois », annonce d'emblée Emmanuelle Filiberti, directrice générale de Lextenso, qui écarte tout lien avec l'actualité brûlante du secteur (Le rachat par LexisNexis de Doctrine). Elle préfère situer l'opération dans une tendance plus longue : « Le marché de l'information juridique est entré dans une nouvelle phase. L'intelligence artificielle accélère les transformations, augmente les besoins d'investissement et donne une valeur encore plus stratégique à une information juridique fiable, structurée et qualifiée. »
Le choix de l'indépendance
Pas question, pour Emmanuelle Filiberti, de parler de rachat subi. « Nous rejoignons un groupe familial et indépendant depuis sept générations, qui partage avec nous une même culture : celle d'un éditeur qui construit sa valeur dans la durée, autour de ses auteurs et de la confiance de ses clients », explique-t-elle. « Cette indépendance permet aussi de préserver une véritable alternative sur le marché français ».
Aujourd'hui, le marché de l’édition juridique est dominé par trois groupes cotés : LexisNexis (RELX), Thomson Reuters et Wolters Kluwer. Des mastodontes qui multiplient les rachats de legaltechs (start-ups juridiques). Dernier exemple en date : le 3 septembre, LexisNexis finalisait le rachat de Doctrine, portant l'ensemble à 200 millions d'euros de chiffre d'affaires en France. Un moyen de rappeler que pour un acteur de la taille de Lextenso (49 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025), rester seul expose au même sort.
Ce mouvement de consolidation ne se limite pas à la France. Depuis plusieurs années, LexisNexis, Thomson Reuters et Wolters Kluwer rachètent des legaltechs à travers l'Europe pour alimenter leurs outils d'IA. Une course à laquelle Lextenso et C.H.Beck répondent en unissant leurs propres fonds plutôt qu'en cherchant à y participer seuls. « C.H.Beck et Lextenso ont chacun construit, sur une très longue période, des fonds juridiques de référence et des relations extrêmement fortes avec leurs auteurs », souligne Emmanuelle Filiberti.
La riposte passe par l'IA
Rester indépendants ne veut pas dire ignorer la pression technologique qui pousse leurs concurrents à racheter à tour de bras. C.H.Beck l'a démontré le jour même de l'annonce de l’alliance avec Lextenso : le 23 septembre, l'éditeur allemand est devenu actionnaire majoritaire de la legaltech berlinoise Noxtua, pour un montant de 100 millions d'euros.
Les bases de données de Lextenso pourraient-elles, demain, l'alimenter sur le marché français ? Une hypothèse que la dirigeante ne confirme pas encore : « Il est trop tôt pour préjuger de la manière dont nos solutions pourront s'articuler. Mais l'investissement de C.H.Beck dans Noxtua est un signal extrêmement fort de son ambition dans l'IA juridique. Des complémentarités évidentes existent, que nous aurons vocation à explorer. »
Ces complémentarités, c'est précisément la matière première de l'IA juridique : des fonds documentaires fiables. L'objectif affiché de cette opération reste donc de mutualiser deux fonds centenaires pour atteindre la masse critique que réclame une IA juridique crédible. « Lextenso avait déjà développé sa propre IA, Consult'IA. Mais la profondeur et la fiabilité des ressources documentaires deviennent encore plus stratégiques », rappelle Emmanuelle Filiberti, avant d'élargir le propos à l'échelle du continent : « Ce qui m'intéresse, c'est de montrer qu'une autre voie est possible en Europe : celle d'éditeurs indépendants capables d'investir et de construire ensemble. »
Peser face aux mastodontes
Reste une question que l'opération ne tranche pas : deux groupes familiaux de taille moyenne (240 salariés et 49 millions d'euros de chiffre d'affaires pour Lextenso, 2 400 salariés et 650 millions pour C.H.Beck) suffisent-ils face à des géants qui investissent des milliards dans l'IA chaque année ?
Pour Emmanuelle Filiberti, ce raisonnement doit être nuancé : « La puissance ne se mesure pas seulement au montant des investissements technologiques. Notre force repose sur la qualité de nos fonds, une connaissance fine des usages des professionnels du droit et des milliers d'auteurs. »
Le livre, toujours une priorité
Le virage numérique et l'IA relèguent-ils pour autant l'édition papier au second plan ? La directrice générale refuse l'idée d'un arbitrage : « Il n'y a pas à choisir entre le livre, le numérique et l'IA : ils sont complémentaires. Lextenso est le premier éditeur français de livres juridiques avec un fonds de plus de 3 000 titres vivants. C'est une composante essentielle de notre identité, et elle le restera ». Cette formule résume bien l'équilibre que le groupe entend tenir dans les mois qui viennent : « L'enjeu est de faire vivre ensemble ces trois dimensions : le livre, les bases numériques et l'intelligence artificielle. ». Sur le papier, l'opération doit être bouclée d'ici la fin 2026, sous réserve des conditions suspensives classiques. Reste à savoir si Lextenso et C.H.Beck sauront transformer ce pari sur l'indépendance en résultats concrets, face à des concurrents qui ne ralentissent pas leurs rachats.
