Bleu ecchymose. Le 16 juillet 1969, le monde entier retient son souffle. À bord de la fusée Apollo 11, trois astronautes font route vers la Lune, leur empreinte bientôt inscrite dans l'Histoire. À Mission Hills, tous les regards sont tournés vers le ciel tandis que, dans l'eau bleu lagon d'une piscine de quartier, un enfant cesse de respirer. « Personne ne remarque Richie Manning, le garçon qui se noie dans la piscine cet après-midi-là. C'est la journée la plus animée de l'histoire du club de natation. Presque tous les enfants sont dans l'eau. Certains plongent, d'autres sautent, certains font la queue pour monter sur le toboggan. » Immédiatement, la maître-nageuse est pointée du doigt. Avec sa chevelure blonde et ses jambes interminables, n'est-elle pas trop jolie pour inspirer confiance ? Dans le journal local, des voisins témoignent de la gentillesse du défunt. « Il venait d'une famille parfaite », assurent-ils, ce dont la narration omnisciente nous permet bientôt de douter. Deux semaines après avoir enterré son fils, Richard Manning décroche un poste prestigieux. Six mois plus tard, lui et sa famille emménageront dans la Brody Mansion, « grande comme un pâté de maisons ou presque ». Sur le corps de l'enfant, le médecin légiste remarque deux bleus récents, qu'il choisit de ne pas mentionner dans son rapport, n'ayant « aucun doute sur le fait que le petit s'était noyé ».
Déroulant le fil de cette « journée étrange d'un été étrange », Laura Kasischke décortique des faits minuscules dont l'enchaînement a conduit au drame : l'ombre d'un chat traversant une route, des lunettes de soleil en forme de larmes, une corde habituellement tendue entre le petit et le grand bain, la chevelure rousse d'une fillette filant vers la piscine sur son vélo bleu flambant neuf. Alternant les points de vue, l'autrice soulève la question de l'inévitabilité du pire et souligne l'hypocrisie d'une communauté prompte à désigner un bouc émissaire. Quand autant d'adultes gravitaient autour de la piscine ce 16 juillet 1969, la responsabilité d'une seule personne peut-elle être retenue ? Peu à peu, les rapports de classe affleurent, tout comme la violence larvée contenue au-delà des façades et des jardins bien entretenus, violence que Laura Kasischke excelle à suggérer et qui, au fil d'imperceptibles détails, finit par exploser aux yeux du lecteur. Ainsi, lorsque les parents de Richie se disputent dans leur chambre à coucher, la nuit est d'un « bleu ecchymose ». Quelques secondes avant sa mort, Richie aperçoit un mince filet rouge flottant « derrière une fille qui s'éloigne de lui », comme « de la soie, qui s'effiloche ». Quelques secondes après qu'il a cessé de respirer, une serviette de bain glisse dans l'eau et suggère un linceul.
Premier roman depuis Esprit d'hiver (Christian Bourgois éditeur) en 2013, Baignade surveillée signe le retour à la fiction de l'immense écrivaine américaine. Comme dans ses précédents livres, la banalité du quotidien glisse vers la tragédie dans une atmosphère d'étrangeté flirtant avec le surnaturel, si caractéristique du style Kasischke. Hypnotique, inquiétant, parmi les romans les plus époustouflants de cette rentrée.
Baignade surveillée
Gallimard
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Tirage: 25 000 ex.
Prix: 23 € ; 320 p.
ISBN: 9782072977626
