Le sexe et l'effroi. Maxime A. porte les mêmes nom et prénom que son père qui s'est suicidé lorsqu'il était enfant. Ainsi « l'héritage » est-il d'abord celui d'un traumatisme, partagé avec sa sœur jumelle, inséparable camarade de jeu et de bêtises. L'enfance est le premier territoire qu'explore ce récit charnel, prodigieusement incarné, qui balaie la vie de son narrateur du suicide paternel jusqu'à ce que lui-même se retrouve avec le canon d'un revolver dans la bouche. Le temps infini des vacances scolaires s'accélère à mesure que les années défilent, témoins silencieux de l'éloignement du frère et de la sœur. Après la mort du père, la mère s'occupe peu de ses enfants. Chaque soir ou presque, elle rentre tard, avec un homme parfois, et du salon de la maison familiale s'élève « un bref rire fêlé, un gloussement dégoûtant de plaisir ». Au dernier étage se trouve le bureau du père où il se retranchait pour écrire et contempler sa collection de photographies de femmes nues. Dans ce bureau, une armoire renfermerait les manuscrits qu'il a laissés. Jeune adulte, Maxime emménage dans l'appartement que son père occupait en ville, qu'il rêve en garçonnière mais où il apprend qu'il va à son tour devenir père.
Qu'est-ce qu'une vie, sinon une succession de rencontres susceptibles de plus ou moins infléchir sa trajectoire ? De quelle marge de manœuvre un individu dispose-t-il pour l'orienter ? Dans la lignée d'Une vieille histoire. Nouvelle version (Gallimard, 2018), le nouveau roman de Jonathan Littell explore les rapports humains à l'aune de ce qui les constitue : la famille, l'amour, le sexe ou la solitude. Le pays n'est pas précisé mais il est « dangereux » d'y scander « Liberté ! Égalité ! Fraternité ! », et une guerre l'a endeuillé : de sa poche, un garçon tire une poignée de douilles et d'os. Peu à peu, des bribes de cauchemar s'invitent dans le récit, sans que le narrateur semble en avoir conscience, jusqu'à ce que la nuit augmente et que l'horloge dise : « Il est trop tard ! » La violence des jeux d'enfants « trop énervés pour rester dans [leur] peau » contamine chaque dimension de l'histoire. De Jonathan Littell, on a souvent dit qu'il ne serait l'auteur que d'un seul livre-monstre. Si L'héritage n'a pas l'ampleur romanesque des Bienveillantes, cette nouvelle épopée d'un être emporté dans une traversée de lui-même a de quoi impressionner les esprits chagrins.
L'héritage
Gallimard
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 23 € ; 464 p.
ISBN: 9782073167422
