Avant-critique Récit

Johanne Rigoulot, "La vie continuée de Nelly Arcan" (Les Avrils)

Johanne Rigoulot - Photo © Chloé Vollmer-Lo

Johanne Rigoulot, "La vie continuée de Nelly Arcan" (Les Avrils)

Entremêlant récit personnel et faits d'actualité, la romancière et scénariste Johanne Rigoulot brosse le portrait de l'écrivaine Nelly Arcan à travers différentes perceptions et temporalités.

Parution 2 avril

J’achète l’article 1.5 €

Par Marie Fouquet
Créé le 02.04.2025 à 09h00

L'icône Arcan. L'écrivaine canadienne Nelly Arcan est une figure qui ne cesse de fasciner. Déjà en 2001, lorsque parut au Seuil son récit Putain (qui sera suivi par Folle en 2004 et À ciel ouvert en 2007). Et encore aujourd'hui, puisqu'elle est évoquée dans un livre de Louise Chennevière, une chanson de la musicienne Pomme, un mémoire universitaire d'Ovidie, des textes lus par Chloé Delaume... Camille Laurens lui a même dédié un de ses romans. Ce mois-ci, c'est la scénariste et écrivaine Johanne Rigoulot qui s'empare de la biographie d'Isabelle Fortier (sa vraie identité) dans son livre La vie continuée de Nelly Arcan, qu'elle sous-titre « anatomie d'une icône ». Non seulement Johanne Rigoulot montre à quel point l'écrivaine inspire aussi bien les nouvelles générations que celle des « quinquagénaires un peu tapées », mais elle y mène aussi une enquête riche et précise depuis Montréal et Lac--Mégantic, où a vécu l'écrivaine. Partant à la rencontre de ses proches, elle se rend dans les lieux fréquentés par l'autrice de son enfance à sa mort en 2009, et s'intéresse à ses années à l'université et à ses expériences d'escort puis d'écrivaine.

Ainsi décortique-t-elle la violence de la réception de ses livres à l'époque de leur sortie. Du plateau de télé parisien de « Tout le monde en parle » à son équivalent québécois, c'est toute une misogynie ordinaire et une cruelle aisance à mettre les femmes à terre qui transpirent de ces années 2000. Nelly Arcan incarnait alors un fantasme, celui d'une ex-escort québécoise belle et blonde, diplômée en littérature, dont la plume avait été repérée par l'une des plus prestigieuses maisons d'édition françaises. Et c'est à des regards masculins qu'elle a dû d'être moquée, raillée, réduite à des considérations grotesques et superficielles, alors qu'elle tentait vainement de recentrer sur ses livres sa présence dans les médias, malgré sa timidité manifeste. En contrepoint à cet étalage médiatique, Johanne Rigoulot analyse : « Dans les faits, les deux cents pages de Putain offrent un style inédit. Elles imposent un ton, une langue et foisonnent d'inventions. Elles sont ardues, parfois opaques, et offrent des partis pris narratifs audacieux. » Depuis presque dix ans, ce sont des femmes qui réhabilitent l'œuvre et la mémoire de cette écrivaine, suicidée à l'âge de 36 ans.

En toile de fond, Johanne Rigoulot raconte sa propre histoire, celle d'une femme née dans les années 1970 qui a connu à la fois les années 1990-2000 où l'image de la femme-objet hypersexualisée a atteint son paroxysme, et la génération #MeToo qui entend renverser les schémas de la domination masculine et de la soumission des femmes à ses diktats. Convoquant aussi l'histoire de sa mère, le procès d'Amber Heard ou encore les destins de Virginia Woolf et de Sylvia Plath, Johanne Rigoulot entremêle avec brio récits personnels et affaires publiques pour montrer l'évolution, en quelques générations, des perceptions et des réflexions sur la place des femmes dans le paysage social.

Johanne Rigoulot
La vie continuée de Nelly Arcan
Les Avrils
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 19 € ; 176 p.
ISBN: 9782383110361

Les dernières
actualités