Livres Hebdo : Comment êtes-vous venue à la lecture ?
Isabelle Gorce : Je suis issue d'un milieu de lecteurs. Mes parents lisaient beaucoup, surtout ma mère. Nous sommes quatre enfants, je suis la dernière, et mes deux sœurs sont également de grandes lectrices. Je me suis mise à lire assez tard, sous l'influence de l'une d'elles. Avant de faire du droit, j'avais commencé une prépa de lettres, sans y briller, précisément parce que je lisais peu en dehors des obligations scolaires. Cette année-là, je n'ai fait que lire, et j'ai, en partie, comblé mon retard en littérature. L'auteur qui m'a le plus marquée, c'est Proust. Ma sœur m'a fait lire À la recherche du temps perdu et j'y suis tombée comme dans un coup de foudre, qui m'a accompagnée pendant des mois. C'est très long. J'ai relu certains volumes trois ou quatre fois. C'est un auteur qui m'accompagne depuis toujours. C'est ainsi que j'ai commencé à lire, par Proust, une entrée dans la littérature qui n'est certes pas des plus ordinaires, mais j'avais déjà 17 ou 18 ans.
Quelles ont été vos lectures ensuite ?
Ensuite, j'ai commencé à lire beaucoup, avec des stratégies particulières : je lisais tout un auteur — tout Mishima, tout Thomas Bernhard — poussée par une sorte de besoin. Je pense que c'est la Recherche qui m'y avait amenée : ce besoin de faire le tour d'une œuvre pour comprendre la pensée d'un auteur. De même que j'ai horreur du tourisme en mode butineur, je n'aimais pas lire en butinant. J'avais besoin d'appréhender un auteur dans la totalité de son œuvre. Certaines sont plus ou moins longues — je n'ai pas tout lu Victor Hugo, ni tout Balzac ou Zola — mais j'ai lu beaucoup à cette époque.
En venant au droit, y a-t-il des lectures qui vous y ont amenée, ou qui ont nourri votre manière d'être juge ?
Je pense que j'ai été bercée par Jean Carbonnier. J'ai fait un long détour par l'administration pénitentiaire dans ma carrière, si bien que les fonctions de juge, je les ai peu exercées. C'est en y revenant dans les années 2000 d’abord, à la Cour de cassation puis plus tardivement comme présidente à Marseille, puis première présidente à Bordeaux, que je me suis repenchée vers des lectures plus doctrinales. Pendant la crise sanitaire, j'ai lu À quoi sert le droit ? de François Ost. J'ai trouvé ça extraordinaire. J'ai encore conseillé ce livre très récemment à une jeune assistante de justice qui prépare le concours de magistrature : c'est d'une grande richesse et d'une profonde humanité. Il y a aussi Mireille Delmas-Marty, qui fait partie de ma culture, de ma génération de juriste. J'ai eu la chance d'aller l'écouter au Collège de France quand j'étais conseillère référendaire à la Cour de cassation. C'était absolument exceptionnel.
Lisez-vous des essais ?
C'est éclectique. Je peux lire sur l'histoire des religions. J'ai lu récemment un livre très intéressant sur les mythes de la Révolution française : Il nous fallait des mythes. La Révolution et ses imaginaires de 1789 à nos jours, d’Emmanuel de Waresquiel. Il les déconstruit de façon très savante et aussi avec beaucoup d’humour. Je me nourris de tout ce qui vient et m'interpelle, avec cette idée de prendre de la hauteur. C'est finalement ça, lire : prendre du recul, réinterroger des choses par des biais différents. Et La Fin du courage de Cynthia Fleury est un livre de chevet pour moi : nous nous sommes peut-être habitués, comme des enfants gâtés, à vivre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans une démocratie qui semblait hors de toute menace. Et nous vivons aujourd'hui une forme de retour du refoulé qui nous met le dos au mur. Ce qui est terrible, c'est que nous sommes en mode défensif.
Vous voulez dire qu’aujourd’hui la démocratie est menacée ? de quelle manière ?
L'État de droit n'est plus perçu comme une ambition pour les êtres humains, mais comme quelque chose qui empêcherait les gouvernants de gouverner. Nos concitoyens oublient que c'est l'État de droit qui les rend libres, qui leur permet de se défendre même en garde à vue, de s'opposer aux sociétés de crédit ou d'avoir des droits opposables au plus fort. Lors de mon audience solennelle, cette année, j'ai cité les chefs de la Cour de cassation ainsi que le vice-président du Conseil d'État, qui ont témoigné de leurs inquiétudes dans un article du journal Le Monde il y a un peu plus d'un an. Les juges sont en effet inquiets, tous les juges : judiciaires, administratifs, internationaux. Non pas pour eux-mêmes : ils ne sont pas propriétaires de l'État de droit. Mais pour ce que les attaques contre l’État de droit laissent présager. Il faudrait renverser ce mode défensif pour redonner confiance à nos concitoyens et leur montrer ce que l'État de droit leur a apporté, et auquel je ne crois pas qu'ils soient prêts à renoncer. Je dois dire que je ne m'attendais pas à être un jour confrontée à cela. J'ai été bercée par la pensée de Mireille Delmas-Marty, par celle de Robert Badinter. C'est ma culture, et je me sens désemparée. Relire Delmas-Marty, morte il y a quatre ans, me fait me demander ce qu'elle dirait de la situation aujourd'hui. Elle avait un discours qui pourrait paraître presque naïf sur les principes de précaution, le développement durable, le droit des générations futures. Avant Trump, même avec la guerre en Ukraine, on pouvait encore croire à une forme d'universalisme. Aujourd'hui, ce principe est largement remis en cause, et cela me fait assez peur.
Et y a-t-il un roman que vous offririez à un jeune magistrat ?
C'est une vraie question. Sans doute Les dieux ont soif d'Anatole France que j'ai lu récemment parce que j'avais écouté Finkielkraut sur France Culture qui en parlait (le héros du roman est un peintre idéaliste devenu juré du tribunal révolutionnaire pendant la terreur ndlr). Et aussi un livre de François Sureau : Le chemin des morts ; où il raconte son expérience de magistrat et une décision qu'il regrette. Je pense que tout jeune magistrat devrait l'avoir lu. J’ai souvenir que la présidente du tribunal administratif de Marseille, lors d'une audience de rentrée, avait invité François Sureau qu’elle avait découvert en lisant ce livre. Il devrait faire partie de l'éducation spirituelle du juge.
À quelle librairie allez-vous à Bordeaux ?
Je vais chez Mollat, parce que c'est près de chez moi. Mais je vais aussi dans une très belle librairie place du Parlement : La Machine à lire.
Et pour terminer : quel est le livre que vous emporteriez sur une île déserte ?
À la recherche du temps perdu, sans hésitation. On a commencé par là, on termine par là. C'est une inépuisable source d'inspiration, même si cela n'a que peu à voir avec la justice la plupart du temps. Mais c'est une leçon sur les êtres humains. Et si je devais choisir un volume, ce serait Le Temps retrouvé — notamment la deuxième partie sur ce qu'est être écrivain. C'est d'une beauté rare.
