Le rire d'Hélène. Un rire franc, généreux, qui interpelle. Hélène Morice, la fée clochette, d'après l'une de ces collègues. « Car partout où elle passait, elle répandait des morceaux de rire et d'intelligence, rapporte l'éditeur Benoît Virot. Elle avait le don de mettre de la bonne humeur. Une énergie, une faconde... »
Celle qui aimait rire est décédée le 1er avril, à l'âge de 48 ans. Elle était bibliothécaire, adjointe à la direction, à Pantin, après Fresnes et Aubervilliers, en ayant étudié l'allemand au Mans puis les métiers du Livre (surtout anciens) à Clermont-Ferrand et Nanterre. « Elle adorait le contact avec le public et valoriser les fonds de manière originale », loue la directrice de la bibliothèque de Fresnes, Martine Van Lierde.
Hélène Morice- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Lorsqu'elles se rencontrent, Martine Van Lierde la convie à un voyage vers l'Allemagne pour un projet de jumelage, dans un car empli d'élus et de responsables de la ville. Au bout de dix minutes, son rire fuse. Devant elle, le maire se retourne, lui lance un regard mécontent. Une demi-heure plus tard, rebelote. Cette fois, d'autres sièges riotent. « Au bout d'une heure, tout le monde riait, et après ce voyage, tous avait envie de fréquenter Hélène. Et le maire n'a plus raté une seule animation de la bibliothèque ; que ce soit littéraire ou autre, il était présent à toutes ! »
L'une d'elles : la création d'un spectacle sur les Lumières, Voyage en encyclopédie, alliant sérieux et fantaisie. Hélène s'y est grandement impliquée. Un tempérament entier, qui a lancé un jour à une lectrice de la bibliothèque qu'elle ne pouvait aimer ce livre médiocre, impossible ! « Elle faisait preuve d'un grand enthousiasme pour plein de choses, et en premier lieu les rencontres, tout ce qui avait trait au partage. Et le livre était pour elle un outil qui permettait aux gens de se rencontrer. Elle était toujours dans un esprit de troupe, essayer de faire du lien entre les gens, organiser des sorties », déploie son ex-compagnon Philippe Guazzo, libraire.
Création
Cette cheville ouvrière avait le don d'introduire des cercles d'avant-garde littéraire, comme le magazine atypique Le Tigre. « Elle a été un soutien de premier plan pour la création, au côté de plusieurs auteurs et éditeurs indépendants », résume Benoît Virot.
Lectrice en français et en allemand pour Panama, traductrice de plusieurs postfaces pour Zones sensibles et Le nouvel Attila... « Elle a lu toute ma programmation de cet automne. Je pouvais avoir avec elle des discussions stratégiques sur le calendrier de parution d'un auteur », louange l'éditeur. « Elle aimait être à la naissance des choses, connaître les nouvelles plumes. Son côté créatif était là », rejoint Philippe Guazzo. Ajoutant qu'« elle a été la petite main dans nombre de projets, sans être souvent créditée. C'était une forme de discrétion assez antinomique avec son grand rire. Un sens de l'abnégation trop poussé, mais magnifique. »
Preuve de son tempérament généreux : les buffets qu'elle concoctait, toujours bénévolement et de A à Z, pour les salons du livre ou les animations en bibliothèque. Chez elle, Benoît Virot a retrouvé des dizaines de livres culinaires constellés de post-its où sont gribouillés des dates et des numéros de téléphone... Ce démon de la cuisine allait même jusqu'à dessiner les plats avant de les réaliser. Et tenir plusieurs blogs sur le sujet. Celle qui est décédée en pleine préparation d'un repas se lançait des défis tels que préparer un buffet sur la couleur blanche. Bref, on lui doit « un investissement entier dans tout ce qu'elle faisait », résume Philippe Guazzo. En littérature, en amitié, et aussi en voyage.
Romanesques voyages
Elle baroudait de façon singulière. Hors des grands circuits, avec l'envie de rencontrer des habitants, et des petites marottes liées à la littérature. Comme ce principe oulipien consistant à visiter une ville avec le plan d'une autre, afin de partir en quête d'une cohérence hasardeuse. Les livres lui donnaient parfois des idées de destinations romanesques, comme cette fois où elle a bourlingué en Transnistrie. « Dans ses voyages solos, elle était obstinée à se rendre dans des lieux impossibles, interdits pour des raisons géopolitiques », raconte encore son ami libraire. Il faut l'imaginer courir avec son sac à dos à la frontière de la Moldavie... Où elle est bien parvenue à entrer. Et, à deux reprises, être reconduite fissa à la frontière.
Dans un texte qui lui rend hommage, l'éditrice et autrice Laure Limongi la capture ainsi. « Hélène était un être solaire, magnifique, d'une très grande générosité portée par une intelligence vive, avec un rire magistral. Elle savait mettre son talent au service de la création avec énergie et discrétion, tout à la fois. Que d'échanges joyeux pendant les salons du livre, de messages bienveillants, d'échanges littéraires, de digressions linguistiques et culinaires. Bon dieu, Hélène, le monde était mieux avec toi !... Celles et ceux qui ont eu la chance de la côtoyer pourront chérir dans leur cœur cet éclat de liberté, de grâce et d'amour des livres. »
Sa bibliothèque rassemblait l'ensemble de l'œuvre de Claro et de Jean-Bernard Pouy. Presque tout Au Diable Vauvert, L'Ogre, Tusitala, Le nouvel Attila. Et le rare poème qu'elle aimait, de Boris Vian, Je voudrais pas crever. Pour notre part, nous lui rendrons hommage en reprenant les vers d'Apollinaire pour le Douanier Rousseau : Or sus ! que l'on se lève et qu'on choque les verres/ Et que renaisse ici la française gaîté ; /Arrière noirs soucis, fuyez ô fronts sévères,/ Buvons à notre Hélène, buvons à sa santé !

