Un hommage national devrait être rendu cette semaine à Edgar Morin, avant une inhumation au cimetière du Montparnasse à Paris. Mort le 29 mai à l’âge de 104 ans, à quelques semaines de son 105e anniversaire, il laisse une œuvre foisonnante, traversée par la Résistance, la sociologie, l’anthropologie, l’écologie, le cinéma, la politique et la réflexion sur la condition humaine. Le monde du livre, et plus globalement les institutions et personnalités politiques, saluent sa mémoire.
« L’humanisme est le mot numéro un »
Parmi ses dernières éditrices, Dorothée Cunéo garde le souvenir d’un auteur immense et très présent, jusqu'à ces derniers mois. Après l’avoir publié chez Robert Laffont en 2018-2019, elle l’avait accompagné chez Denoël, notamment avec Leçons d’un siècle de vie, paru à l’occasion de ses 100 ans et écoulé à plus de 100 000 exemplaires selon les données NielsenIQ BookData de la base Electre. « L’humanisme est le mot numéro un pour qualifier Edgar Morin », confie-t-elle à Livres Hebdo, évoquant aussi « la générosité », « l’intérêt pour l’autre », « le non-jugement » et « la démarche sociologique appliquée au quotidien ».
L’éditrice insiste sur sa curiosité intacte et son travail acharné mené jusqu’à ses derniers instants. « Il était tout le temps sur son ordinateur, toujours dans l’écriture, très agile jusqu’au bout. L’un de ses secrets, c’était son rapport à la technologie », souligne-t-elle, racontant qu’Edgar Morin restait très actif sur WhatsApp, une façon de « rester dans le coup ». Elle décrit aussi une « pensée très vaste, très indisciplinaire », mais aussi un homme profondément fraternel, très entouré, aimant la fête, particulièrement ses anniversaires. « Je suis désormais sur un chemin très peu emprunté », glissait-il par exemple en fêtant son 104ᵉ anniversaire, relate encore Dorothée Cunéo.
Chez Denoël, qui a publié ses six derniers ouvrages, plusieurs remises en place et réimpressions sont prévues. Y a-t-il des leçons de l’histoire ? doit ainsi être réimprimé à 5 000 exemplaires d’ici jeudi. Son éditrice rappelle aussi le rayonnement international d’Edgar Morin, « une énorme star partout dans le monde », notamment en Amérique latine.
Un homme « lumineux »
Une autre de ses anciennes éditrices, Sophie de Closets, qui l'avait accompagné chez Fayard, raconte aussi à Livres Hebdo. « Edgar Morin était très proche de Claude Durand, avec lequel il a publié de nombreux livres, partageait valeurs, sens de l’amitié et de la résistance. C’est ainsi que j’ai eu la chance de travailler sur plusieurs de ses ouvrages et de rencontrer un homme lumineux, curieux, tourné vers les autres, animé par une soif de vie et de savoir unique ».
« Il était aussi très drôle, plissait l’œil après un bon mot – toujours bienveillant – et partait dans un grand éclat de rire. J’ai aussi le souvenir de son chagrin après la mort de sa femme Edwige, quand Claude avait publié son journal de deuil. Et de l’éclat revenu quand il avait rencontré Sabbah, car il n’envisageait pas la vie sans aimer », ajoute-t-elle.
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Les éditions du Seuil, qui ont aussi accompagné une part essentielle de son œuvre, ont salué dans un communiqué un « penseur du temps présent » et une « figure majeure de la vie intellectuelle française », rappelant qu’Edgar Morin avait « éclairé notre époque par son humanisme et la force de sa pensée, construisant une œuvre foisonnante ». Avec La Méthode, publiée en six volumes, il laisse l’un des grands cycles intellectuels de la seconde moitié du XXᵉ siècle, cherchant à « penser ensemble ce que le monde moderne sépare ».
Les éditions Fayard ont également fait part sur leurs réseaux sociaux de leur « immense tristesse » après la disparition d’Edgar Morin. « Penseur majeur de notre temps, sociologue, philosophe et infatigable éclaireur de la complexité du monde, ce fut un honneur pour les Éditions Fayard de publier plusieurs de ses ouvrages marquants, parmi lesquels, récemment, “Les souvenirs viennent à ma rencontre” et “Graines de sagacité” », peut-on y lire.
La morale au milieu des tragédies épouvantables
Proche d’Edgar Morin, dont il fut l’élève et le compagnon de route, le sociologue Jean Viard lui a rendu hommage dans plusieurs médias. Dans une tribune publiée par Libération, il raconte sa rencontre avec son « vieux maître », en 1969. « On ne peut pas savoir ce que c'était de parler avec Edgar Morin ! », y écrit-il. Après La Méthode, « il y a eu beaucoup de livres assez engagés sur le changement de civilisation. Il a beaucoup écrit sur l'écologie, sur le fait qu'on changeait de monde. Il défendait chaque fois des principes de morale au milieu de tragédies absolument épouvantables », ajoute aussi Jean Viard auprès de France Info.
Également sur France Info, le journaliste et écrivain Éric Fottorino a salué de son côté « un grand vivant », et une « générosité très solidaire ». Edgar Morin était, selon lui, « quelqu’un qui a aimé la vie plus que tout » et qui pensait qu’« il fallait vivre et prendre le risque de vivre, que la vie était un risque ». Tout en rappelant aussi le combat qu'a mené le penseur contre une pensée trop compartimentée. « Son grand combat, c’était de faire en sorte que toutes les disciplines soient reliées dans une grande conversation », a-t-il expliqué.
Une émotion politique transpartisane
Enfin, la disparition d’Edgar Morin a naturellement suscité une vague de réactions politiques. Dans un communiqué publié par l’Élysée, Emmanuel Macron salue un « philosophe, écrivain, Résistant et sociologue du temps présent », incarnant « l’idéal de l’intellectuel engagé et humaniste ». Catherine Pégard, ministre de la Culture, a rendu hommage à « l’une des plus grandes figures intellectuelles françaises de notre temps », à un « combattant infatigable pour la liberté » et à un philosophe de la « pensée complexe ». Dans un communiqué, elle a souligné une œuvre qui « nous apprend à relier nos idées, à reconnaître les interdépendances et à accueillir les contradictions sans les nier ».
Jean-Luc Mélenchon a salué sur X la mémoire d’un « antifasciste, résistant, théoricien de la complexité », rappelant aussi son engagement récent sur Gaza. François Hollande a de son côté rendu hommage à un homme ayant « traversé le siècle ». Enfin, Dominique de Villepin a de son côté évoqué une voix qui « n’a jamais renoncé à penser l’humanité dans toute sa complexité ». « À l’heure où le monde cède aux réflexes de peur, de division et d’affrontement, Edgar Morin nous laisse en partage une exigence : ne jamais mutiler le réel pour le rendre commode ; ne jamais renoncer à comprendre l’autre ; ne jamais séparer la lucidité de l’espérance. Il fut un penseur du tragique, jamais du renoncement. Un homme de mémoire, toujours tourné vers l’avenir. Un Français universel », résume-t-il sur X.
