À la veille de l'ouverture du Paris Book Market, qui se tiendra les 4 et 5 juin, la Fondation néerlandaise pour la littérature annoncera officiellement le lancement d'une nouvelle campagne de promotion de la littérature néerlandaise en France.
Ce rendez-vous ne sera pas un aboutissement mais, selon Jan Steinz et Victor Schiferli, responsables des programmes de la Fondation, « le début, l'ouverture d'une nouvelle campagne ». Une campagne qui s'inscrit dans la continuité des Phares du Nord — Les filles du Nord en néerlandais — , une opération menée il y a près d’une dizaine d'années qui avait sensiblement dopé le volume de traductions néerlandaises en français.
Le mécanisme était alors rodé : l'annonce d'une présence néerlandaise forte dans les festivals et foires françaises avait incité les éditeurs hexagonaux à anticiper leurs acquisitions, pour que les traductions soient prêtes au moment de la visibilité maximale. La nouvelle campagne entend reproduire et amplifier cette logique dès 2027.
Un marché des droits structuré, mais inégalement réparti
L'Allemagne reste de loin le premier débouché pour les droits néerlandais, suivie du monde anglophone. La France et l'Italie se disputent la troisième place, l'Italien ayant progressé significativement ces dernières années, notamment grâce à un programme similaire avec une invitation d’honneur à la Foire de Turin l’an dernier. C'est précisément ce relatif recul français — conjugué à l'absence de grandes campagnes depuis huit ans — qui motive la nouvelle offensive.
« Il y a huit ans, il y avait beaucoup de traductions. Mais c'était aussi parce que les festivals et les éditeurs français savaient que nous allions avoir une grande campagne », explique Jan Steinz. L'effet d'anticipation est donc central dans la stratégie d'exportation néerlandaise : la visibilité institutionnelle crée la demande éditoriale. Après le Paris Book Market dédié aux professionnels en juin, la thématique Oranje devrait s’installer dans plusieurs rendez-vous grand public en Hexagone.
Marijke Nagtegaal, directrice des droits étrangers de De Bezige Bij - Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Marijke Nagtegaal, directrice des droits étrangers de De Bezige Bij — l'une des maisons d'édition indépendantes les plus importantes des Pays-Bas, qui vient de retrouver son autonomie après des années au sein du groupe WPG —, partage le difficile constat de ses homologues françaises et internationales. « La traduction est plus difficile en ce moment. C'est un fait. » Si les revenus audiovisuels (théâtre, cinéma) constituent une part croissante des recettes de droits, le marché de la traduction littéraire, lui, se tend.
Les coûts de production augmentent, les salaires ont progressé aux Pays-Bas, et la concurrence entre agents et éditeurs s'est intensifiée sur certains marchés. « La Pologne achète beaucoup par exemple, et les avances ont augmenté, ce qui signifie que la concurrence sur ce marché se renforce », note cependant Marijke Nagtegaal.
Une fondation comme levier systémique
Face à ces tensions, la Fondation néerlandaise pour la littérature joue un rôle de levier central. Son modèle repose sur des subventions à la traduction attribuées selon des critères précis : le livre doit relever de la littérature au sens large — romans, nouvelles, essais littéraires, bandes dessinées, et même certains thrillers de qualité —, le traducteur doit être qualifié et reconnu, et un contrat doit lier l'éditeur au détenteur des droits.
« Nous soutenons entre 90 à 95 % des demandes que nous recevons, parce que les éditeurs savent quels livres ils peuvent soumettre », précise Victor Schiferli. Sont explicitement exclus : le développement personnel, la cuisine, le jardinage, les sciences populaires, la romance ou la fantasy.
VICTOR SCHIFERLI, MARGOT DIJKGRAAF et JAN_STEINZ de la FONDATION des lettres néerlandaises- Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
La Fondation travaille en étroite coordination avec son homologue flamande, ce qui lui permet de mutualiser les efforts sur les marchés étrangers et de présenter une offre belgo-néerlandaise cohérente. Sa méthode d'influence dépasse le simple soutien financier : elle organise des fellowships pour des éditeurs étrangers (une délégation d'éditeurs suédois a ainsi été accueillie récemment à Anvers pour découvrir vingt titres néerlandais et flamands), invite des directeurs de festivals à Amsterdam pour des immersions de plusieurs jours, et soutient la venue de journalistes étrangers dans le pays.
« La dernière campagne avait invité une douzaine de directeurs de festivals de toute la France qui ne se connaissaient pas. Ils ont passé trois jours ensemble. Ça marche », rappelle Margot Dijkgraaf, romancière, critique et agent de liaison pour la littérature entre les Pays-Bas et la France pour le compte de la Fondation.
Une offre éditoriale renouvelée
Si la mécanique institutionnelle est rodée, le contenu de l'offre a lui aussi évolué. « Il y a quinze ans, nous présentions surtout des auteurs blancs, âgés et masculins. C'est un changement majeur », reconnaît Jan Steinz. La littérature néerlandaise contemporaine se caractérise désormais par une plus grande diversité — de voix, de genres, d'origines — et par un engagement thématique plus marqué : colonialisme, écologie, questions identitaires. « Les jeunes auteurs sont très conscients de ce qui se passe dans le monde et aux Pays-Bas », note Margot Dijkgraaf.
Parmi les meilleures ventes du début d'année 2026, la traduction de Et la joie demeure, de Gisèle Pélicot, venue à Amsterdam en faire la promotion à la fin du mois d'avril. - Photo © EDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
A Paris, en ce début de mois de juin, ce sera une première excitante : jamais encore un pays n'avait été mis à l'honneur au Paris Book Market, ce marché dédiée aux échanges de droits qui fête sa 5è édition. « C'est un honneur d'être les premiers. Cela signifie que nous sommes visibles, que nous avons une bonne relation avec la France », reconnaît Victor Schiferli, non sans lucidité : « Mais nous devrons voir comment cela fonctionne ». L'enjeu dépasse les Pays-Bas : la réussite de cette première édition avec pays invité conditionnera en partie le format des éditions suivantes.
Une incertitude budgétaire à l'horizon
Ce volontarisme se déploie toutefois dans un contexte budgétaire incertain. La Fondation est financée par cycles de quatre ans — garantie précieuse pour planifier des campagnes pluriannuelles. Mais à partir de 2029, des coupes de 20 à 30 % sont évoquées dans les discussions gouvernementales néerlandaises. « La culture est toujours la première à passer à la trappe quand il y a un problème », résume Victor Schiferli. Une épée de Damoclès qui pèse sur l'ensemble du dispositif d'exportation littéraire néerlandais — au moment où celui-ci entend démontrer, sur la scène parisienne, toute sa capacité d'ambition.
Retrouvez l’ensemble de la série consacrée au marché du livre des Pays-Bas à l’occasion du Paris Book Market.
Relations éditoriales France – Pays-Bas / Belgique néerlandophone
Le marché des droits entre la France et l'espace néerlandophone révèle une relation éditoriale asymétrique mais dynamique.
Du côté français vers le néerlandophone, les cessions de droits marquent une tendance à la baisse sur trois ans. Les éditeurs français ont cédé 280 titres aux éditeurs néerlandophones en 2022, 251 en 2023, puis seulement 148 en 2024, soit une contraction de près de 47 % en deux ans. Cette érosion est particulièrement marquée côté Pays-Bas, tandis que la Belgique néerlandophone maintient des volumes plus stables (350 titres en 2022, 418 en 2023, 438 en 2024), voire en progression. La Belgique représente ainsi, en 2024, près de 75 % des cessions vers l'espace néerlandophone. La BD dominent structurellement les cessions, avec une présence notable de la fiction vers les Pays-Bas. Les droits numériques restent marginaux mais présents (37 titres en 2024 côté Pays-Bas).
Du côté néerlandophone vers la France, la Fondation pour la littérature néerlandaise recense une quarantaine de titres traduits ou en cours de traduction vers le français depuis 2024. La fiction y est dominante, portée par des maisons prestigieuses — Gallimard, Actes Sud, Gallmeister, Robert Laffont — qui s'affirment comme les principaux relais de la littérature néerlandaise en France. La littérature jeunesse constitue le second pôle fort, avec une diversité d'éditeurs (École des loisirs, Bayard Jeunesse, Gallimard Jeunesse, Milan Jeunesse). Le non-fiction occupe une place significative, autour de figures reconnues comme Rutger Bregman ou Frank Westerman. Les traducteurs sont peu nombreux et très identifiables : Daniel Cunin, Noëlle Michel, Isabelle Rosselin, Maurice Lomré ou Françoise Antoine assurent l'essentiel du flux, signe d'une communauté de passeurs restreinte mais structurée.
Cessions de droits Français → espace néerlandophone (2022-2024)
|
|
2022 |
2023 |
2024 |
|
Total néerlandophone |
630 |
669 |
586 |
|
dont Pays-Bas |
280 |
251 |
148 |
|
dont Belgique néerlandophone |
350 |
418 |
438 |
|
Droits mondiaux (Pays-Bas) |
161 |
193 |
100 |
|
Droits numériques (Pays-Bas) |
73 |
65 |
37 |
Source : France Livre
Cessions français → Pays-Bas par catégorie éditoriale (2024)
Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Source : France Livre - 2025
Traductions néerlandaises → français : répartition par genre (titres recensés depuis 2024)
|
Genre |
Nombre de titres |
% |
|
Fiction |
18 |
46 % |
|
Littérature jeunesse |
14 |
36 % |
|
Non-fiction |
6 |
15 % |
|
Poésie |
2 |
5 % |
|
Roman graphique |
1 |
3 % |
|
Total |
41 |
100 % |
Source : Fondation néerlandaise des lettres
Traductions néerlandaises → français : principaux éditeurs français (titres recensés depuis 2024)
|
Éditeur |
Nombre de titres |
|
Gallimard |
7 |
|
Actes Sud |
5 |
|
Gallmeister |
3 |
|
Gallimard Jeunesse |
3 |
|
École des loisirs |
2 |
|
Bayard Jeunesse |
2 |
|
Milan Jeunesse |
2 |
|
Unes |
2 |
|
Robert Laffont |
2 |
|
Autres (1 titre chacun) |
13 |
|
Total |
41 |
Source : Fondation néerlandaise des lettres
Pour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.




