L'émancipation créatrice. Dans le domaine des arts plastiques, l'arrivée de la photographie allait bouleverser l'idée de figuration : qu'est-ce que peut bien signifier peindre si un cliché reproduit aussi bien voire mieux le réel ? Mais l'imitation du monde est-elle le vrai propos de la peinture ? Au début du xxe siècle, la crise de la mimêsis se pose également en littérature. Dans le roman, le naturalisme, ce réalisme « scientifique » selon les lois positives de la nature, trouve ses limites. Aussi la réalité n'est-elle jamais mieux traduite que subjectivement, et le temps jamais mieux restitué qu'en en tissant l'étoffe par nos mille pensées. Le projet moderniste avec sa technique d'écriture du flux de conscience a ses hérauts et la postérité retiendra la trinité James Joyce, Virginia Woolf, Marcel Proust. Dorothy Richardson, née en 1873 près d'Oxford et morte en 1957 dans le Kent, semble quant à elle être tombée dans les oubliettes de l'histoire littéraire. Cette pionnière du stream of consciousness a pourtant publié en 1915 Toits pointus, premier roman écrit dans cette veine, un an avant Portrait de l'artiste en jeune homme de Joyce. Jeunesse marquée par la faillite de son père, séjour en Allemagne où elle enseigne l'anglais, retour en Angleterre, fréquentation du groupe de Bloomsbury, vision féministe, amitié avec H.G. Wells, mariage avec un illustrateur tuberculeux de quinze ans son cadet... Autant de vicissitudes que d'engagements esthétique et politique qui nourrissent son regard d'écrivaine et de critique littéraire. Commencée par Toits pointus, son entreprise de roman autobiographique se poursuit d'année en année et totalisera treize volumes, une novel sequence (« suite romanesque ») qu'elle considère comme un unique roman sous le titre Pèlerinage.
Les éditions du Chemin de fer vont traduire l'intégralité de Pèlerinage. Paraît ce mois Toits pointus suivi d'Eau morte. Et, grâce à cette superbe édition, on plonge avec délice dans une prose qui fit dire à l'autrice de Mrs Dalloway du style de sa contemporaine qu'elle avait inventé « la phrase psychologique de genre féminin ». Le livre commence par le départ pour l'Allemagne de Miriam, narratrice et alter ego de Richardson. La jeune fille doit quitter ses parents et sa fratrie dont elle est l'aînée. Le père est ruiné, elle ne peut plus être à sa charge. Mais on sent que la déroute paternelle est également le prétexte d'un exil volontaire et d'une réelle émancipation. Tournant le dos à la bourgeoisie britannique étriquée, elle la retrouve une fois rentrée en Angleterre où elle est engagée comme gouvernante. Outre les myriades d'observations de l'héroïne qu'on goûte comme des micro-épiphanies de son propre moi, il flotte dans ces pages le sentiment de l'éphémère et de l'inachevé, comme l'impression de soi-même passant à côté des choses qui passent.
Pèlerinage, vol. 1. Toits pointus suivi d'Eau morte
Les Éditions du chemin de fer
Traduit de l'anglais par Marie-Odile Probst
Tirage: 2500 ex.
Prix: 23,50 € ; 480 p.
ISBN: 9782490356706
