Une boîte en queer. Spécialiste des mouvements gays, l'historienne de l'art Dawn Hoskin est commissaire d'expositions, notamment pour le Victoria and Albert Museum de Londres. Elle est aussi la responsable de Queer Britain, le premier musée LGBTQ+ du Royaume-Uni. C'est dire si elle était la personne ad hoc pour tenter de nous expliquer et de nous montrer, à la fois esthétiquement, thématiquement et pédagogiquement, ce qu'est ce qu'on appelle « l'art queer ». Un concept un peu flou : quelle différence avec « l'art gay », terme plus neutre, moins militant, ou « l'art camp », étiquette plus « fofolle » ? Exemples : si le Saint Sébastien de Giovanni Antonio Bazzi, dit Le Sodoma, peint en 1525, est une icône gay, les nus de David Hockney sont queer, et les photos de Pierre et Gilles camp.
Tous ces artistes, montrés ou cités, figurent, parmi bien d'autres, dans cet ouvrage de Dawn Hoskin qui ressemble un peu à ces boîtes de fiches que l'on utilisait jadis pour préparer ses examens. Une par période, mouvement, artiste, œuvre, tendance. Forcément, ça va vite, mais l'essentiel y est. Cette Petite histoire de l'art queer tente de construire une histoire de l'art alternative à l'autre, la « générale ». Quitte à déconstruire quelques réputations : ainsi le pauvre Robert Mapplethorpe n'est-il pas présent par lui-même, mais repris, découpé et critiqué par son confrère Glenn Ligon, parce que les corps noirs qu'il a photographiés étaient matière à fantasme et à érotisme ! Dans cette tendance postmoderne, on notera le recours, dans quelques notices, à de l'écriture inclusive, ainsi que la surreprésentation de certains artistes. Illustrer le surréalisme par le seul Déjeuner en fourrure de Meret Oppenheim paraît pour le moins réducteur ; il y a bien aussi l'extravagante Claude Cahun, écrivain, photographe, lesbienne de choc, mais elle ne se voulait ni femme ni surréaliste.
On saluera en revanche la richesse de ce livre, sa diversité et sa mise en avant d'artistes du Sud global. Nombre de lecteurs découvriront ainsi l'œuvre de Bhupen Khakhar (1934-2003), le premier peintre indien à avoir fait son coming out, dans un pays où, à cause d'une vieille loi coloniale anglaise, il a fallu attendre 2018 pour que soit abrogé l'article 377 du Code pénal, lequel criminalisait l'homosexualité. Pour autant, Khakhar ne se considérait pas comme un militant gay, revendiquant simplement son droit à la liberté et à l'indifférence. Le jeune Iranien Alireza Shojaian, né en 1988, qui vit à Paris pour échapper au régime répressif des mollahs, dénonce, lui, les préjugés homophobes et les persécutions subies par les gays dans son pays d'origine, non sans humour et clins d'œil à la culture persane traditionnelle.
On ne peut citer tout le monde. La visite de ce musée de papier est surprenante, décalée, fertile en découvertes ou redécouvertes d'œuvres de tous genres, sur quoi chacun se forgera son propre goût.
Petite histoire de l'art queer. Chefs-d’œuvre, mouvements, thèmes
Flammarion
Traduit de l'anglais par Stéphanie Alkofer
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22,90 € ; 224 p.
ISBN: 9782080467195