La voie de l'ayahuasca. « Je hais les voyages et les explorateurs. » L'incipit de Tristes tropiques est bien connu. Pourtant Claude Lévi-Strauss est allé au contact des tribus amazoniennes du Brésil. Ce que le père de l'anthropologie structurale signifie surtout, c'est que les soi-disant explorateurs se bercent d'illusions s'ils pensent rencontrer l'altérité pure ou comprendre en profondeur cette culture autre à quoi ils se confrontent. David Dupuis, quant à lui, ne rechigne pas à voyager et c'est au Pérou que le mènent ses travaux qui croisent études psychédéliques, anthropologie de la santé mentale et psychiatrie culturelle. Ce chargé de recherches de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) s'intéresse particulièrement aux « reconfigurations contemporaines du statut social des substances dites "psychédéliques" et des expériences catégorisées par la médecine comme "hallucinatoires" ». Ici, l'enquête de l'auteur de L'épreuve de l'invisible. Carnets d'anthropologie psychédélique se double d'un voyage pour ainsi dire initiatique au pays de l'ayahuasca.
Au milieu des années 2000, David Dupuis entend parler de l'ayahuasca chez les particuliers, au café... Le mot est quechua, langue andine également parlée en Amazonie. Huasca signifie « liane » ; quant à aya, son sens varie, il se traduit tour à tour par « esprits », « corps », « cadavres ». Ayahuasca veut dire « liane des esprits », « liane des morts ». C'est un breuvage traditionnel qui permet une communication avec le monde des esprits. En approfondissant le sujet, il apprend l'existence d'un lieu nommé Takiwasi, à Tarapoto, en haute Amazonie péruvienne, où l'on soigne grâce à l'ayahuasca. Il décide de s'y rendre. « Espace hybride, traversé par des héritages divers et travaillé par des circulations globales », le centre a été fondé par le Dr Jacques Mabit, un Français, qui préside aux rites de l'ayahuasca. Le ministère de la Santé péruvien reconnaît pleinement les pratiques du centre, où s'articulent médecine occidentale, psychothérapie et savoirs amazoniens.
David Dupuis, qui eut pour directeur de thèse Philippe Descola (voir p. 82), lequel rédigea sa thèse sous la direction de Lévi-Strauss, doit adhérer au protocole qu'implique le voyage psychédélique. Isolement, diète... Les autres « pèlerins » (vocable usité comme outil conceptuel embrassant cette quête contemporaine du « salut ») sont soumis au même traitement. Ces carnets écrits dans un style très personnel, un ton de narrative nonfiction oserait-on dire, et mêlant des réflexions propres à la discipline de leur auteur sont fascinants. On tourne les pages en vivant avec lui ses épreuves physiques comme ses illuminations intimes : vomissement, visions... Mais sont-ce des visions ? Ou des entités réelles ? Sans pour autant faire l'apologie du chamanisme, David Dupuis invite à appréhender d'autres modes d'être au monde, défend une anthropologie non figée dans de rigides conceptions archétypales. Ces figures visionnaires sont « des formes relationnelles », « autrement dit, [...] des pensées comme coconstruites au sein d'une véritable écologie de l'expérience, » où s'enchevêtrent le social, l'affectif et le pharmacologique.
L’épreuve de l’invisible. Carnets d'anthropologie psychédélique
Seuil
Tirage: 3 200 ex.
Prix: 22,50 € ; 272 p.
ISBN: 9782021556803
