Contrairement à la littérature générale, l'édition scolaire obéit à des règles économiques dictées par les décisions de l'État. L’activité de ce secteur ne suit pas une courbe de ventes régulière, mais se structure autour du calendrier de révision des programmes qui déclenche, environ tous les dix ans, l'actualisation des manuels. Historiquement, ce cycle crée un fort déséquilibre : « Avant, on vendait la plus grosse partie la première année et après on attendait dix longues années avant de revendre beaucoup de livres », rappelle Agnès Botrel.
De courtes fenêtres stratégiques qui imposent la distribution d'exemplaires gratuits. À l'occasion de l'actuelle réforme du collège, les éditeurs doivent par exemple faire parvenir des spécimens physiques aux 42 000 professeurs de français exerçant en France, dans l'espoir que ces derniers choisissent d'équiper leurs classes avec leurs ouvrages.
Penser le livre en format hybride dès sa conception
Au-delà de ces impératifs liés au calendrier, le secteur doit s'adapter à une numérisation croissante. Si le support numérique a longtemps été un simple ajout conçu une fois le livre achevé, il modifie désormais la chaîne de production du livre dès son origine. Les équipes éditoriales doivent réfléchir d'emblée à la complémentarité des formats.
Cette intégration implique de nouvelles contraintes techniques, notamment pour respecter les récentes directives européennes sur l'accessibilité. Les équipes éditoriales doivent par exemple décrire chaque image pour les élèves malvoyants, tout en veillant à ce que cette description ne donne pas accidentellement la réponse à l'exercice proposé.
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Une double production qui engendre un nouveau modèle économique. Contrairement aux idées reçues, la dématérialisation n'allège pas les coûts de conception. Les maisons d'édition doivent désormais financer l'entretien des serveurs et l'actualisation permanente des technologies, ajoutant ainsi la gestion quotidienne des outils numérique à leur rôle d’éditeurs. Refusant de s’opposer aux écrans, Agnès Botrel maintient la nécessité du support imprimé. « Le papier, insiste-t-elle, c'est ultra-important pour mémoriser, pour comprendre un texte long ». L'outil numérique est, de son côté, déployé pour l'entraînement intensif - la répétition d'exercices mathématiques, ou la création d'outils éducatifs spécifiques. Les éditions Magnard ont par exemple conçu CyberEmi, une application qui utilise des sessions courtes de cinq minutes pour former l'esprit critique des élèves et prévenir le cyberharcèlement.
Le modèle éditorial à l’épreuve de la dématérialisation
Cette défense d'un apprentissage structuré se heurte aujourd'hui aux initiatives de certaines collectivités. A la rentrée de septembre 2025, la région Île-de-France a réduit drastiquement le financement des manuels scolaires classiques pour privilégier l'utilisation d'une plateforme de ressources dématérialisées (Pearltrees) proposant des « manuels libres » qu’elle édite elle-même. D’après Agnès Botrel, cette approche fragmente les savoirs et menace le principe historique de liberté pédagogique, qui garantit aux professeurs le droit de sélectionner leurs supports de cours parmi une pluralité d'offres éditoriales.
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En attendant la décision de la cour d’appel, cette procédure judiciaire met en lumière la mutation d’un secteur qui cherche encore son équilibre entre la dématérialisation des formats et le maintien des supports traditionnels de la connaissance.
