Et si les bibliothèques devenaient actrices de l'accueil des personnes migrantes ? En avril s’est achevé le projet LiBri, lancé en 2024 par l’ONG Bibliothèques Sans Frontières (BSF) et l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita), avec un cofinancement de l’Union européenne. Pendant deux ans, bibliothèques et médiathèques de plusieurs pays européens ont travaillé ensemble afin d’améliorer l’accueil des personnes en situation de migration et d’« œuvrer pour l’accueil via l’angle des droits culturels ».
Intitulé LiBri, pour « Library Bridges », le projet visait à renforcer les liens entre bibliothécaires et acteurs de la solidarité. Financé à 90 % par le Fonds Asile migration et intégration (FAMI) et à 10 % par les partenaires du projet, il a réuni cinq pays européens : la France, l’Italie, la Roumanie, la Pologne et la Lettonie.
12 territoires français
En France, la coordination des actions a été assurée par l’Anvita, en lien avec des collectivités engagées sur les questions migratoires. Solène de Chavigny Maugin, cheffe de projet européen LiBri et accompagnement des territoires, explique que le projet est né « du constat que les bibliothèques sont des acteurs de l’accueil mais qu’elles ne sont pas forcément outillées pour agir ».
Après une quinzaine de candidatures, 12 bibliothèques et médiathèques françaises ont été retenues, ainsi qu’une cinquantaine de structures à l’échelle européenne. Parmi les critères de sélection figurait notamment l’existence d’un travail déjà engagé entre bibliothèques et collectivités territoriales.
D'après l'Anvita, 1 600 bibliothécaires ont été bénéficiaires du projet dans toute l'Europe et au moins 1 500 personnes migrantes ont été impliquées dans les activités du projet.
Diagnostics territoriaux
Le projet s’est d’abord structuré autour d’une phase de six mois consacrée au recensement des initiatives existantes, qu’elles soient formelles ou informelles. L’Anvita a ensuite réalisé 12 diagnostics territoriaux personnalisés, prenant en compte l’implication des bibliothèques dans l’accueil, les publics concernés et les actions menées par les associations locales. Des ateliers réunissant partenaires locaux, services sociaux, collectivités, habitants et personnes en situation de migration ont ensuite été organisés. Les équipes des bibliothèques ont également suivi des formations autour de trois axes : « sensibiliser à la question de la migration », « l’interculturalité » et des temps pratiques.
La cheffe de projet souligne également que certaines municipalités ont rencontré des difficultés pour déployer certaines actions dans un contexte de changement politique local. Malgré cela, plusieurs territoires sont parvenus à faire évoluer leurs pratiques.
Médiathèque et tissu associatif local
À Melle (Deux-Sèvres), par exemple, le projet a contribué à renforcer les liens entre médiathèque et tissu associatif local. « Grâce au projet LiBri, les associations se connaissent mieux et sont mieux au courant de tous les outils que la médiathèque peut offrir. On peut répondre plus précisément à la demande », explique Sylvie Gadat, responsable de la médiathèque.
Anne Girault, anciennement Conseillère municipale déléguée à l’Hébergement d'Urgence des Demandeurs d'Asiles précise : « À la médiathèque, nous recevions très peu les personnes en situation de migration, c’était pour nous l’occasion de développer ces pratiques. »
Une évolution des pratiques
La responsable observe aujourd’hui une évolution concrète des usages : « Au sein de la médiathèque, les associations s’emparent beaucoup plus de nos services ». Elle ajoute : « Maintenant, dès qu’on accueille une personne sur le territoire, elle passe systématiquement par la médiathèque ».
Il y a 15 jours, une douzaine de personnes nouvellement arrivées ont ainsi été accueillies dans les locaux. Installées dans un espace de la médiathèque, elles ont pu se présenter et découvrir les services proposés. Cette démarche permet également d’adapter plus précisément les collections : commandes de livres en langues étrangères, méthodes d’apprentissage ou outils spécifiques. « Je développe le fonds de manière plus systématique qu’avant », souligne Sylvie Gadat.
« Nous ouvrir au monde des personnes migrantes et casser des idées reçues »
Des guides ont été distribués et un suivi régulier mis en place, en complément des formations organisées avec Bibliothèques Sans Frontières et l’Anvita. « Ça nous a permis aussi de nous ouvrir au monde des personnes migrantes et de casser des idées reçues », poursuit Sylvie Gadat.
Le projet a enfin débouché sur plusieurs initiatives locales, comme l’organisation d’une fête réunissant centre social, maison de retraite et école de musique autour d’un food truck, de concerts et de jeux. La nouveauté apportée par LiBri a consisté à intégrer les personnes migrantes à ces activités, notamment à travers des animations musicales et des lectures de contes pour enfants. La médiathèque évoque également une opération de « désherbage » lancée en août, consistant à retirer définitivement certains documents des collections, à laquelle des personnes migrantes ont participé.
Des initiatives à travers les territoires
D’autres territoires engagés dans le programme ont également fait évoluer leurs pratiques grâce à LiBri. Dans le Clunisois, territoire rural de 15 000 habitants répartis sur 41 communes, le projet s’est appuyé sur une petite médiathèque municipale fortement implantée localement. La Communauté de communes et la Ville ont notamment mis en place un « tarif LiBri », voté en conseil municipal, garantissant la gratuité pour les publics migrants sans justificatif.
Des ateliers de conversation favorisant la pratique orale du français ont également été développés, ainsi que des actions à destination des jeunes allophones autour du jeu vidéo. Le projet a par ailleurs contribué à structurer les coopérations avec les centres sociaux, les bénévoles et les établissements scolaires.
Un outil de coordination
À Montpellier, où les bibliothèques étaient déjà fortement mobilisées sur les questions d’accueil, LiBri a surtout servi d’outil de coordination et de structuration face à un volume croissant de sollicitations. Le programme a permis de mieux organiser les pratiques existantes et de renforcer le travail collectif avec les acteurs locaux.
Même constat à Poitiers, où les médiathèques menaient déjà des actions d’accompagnement linguistique, des visites approfondies et des permanences dédiées. LiBri a permis de formaliser ces initiatives grâce à un diagnostic partagé et à un renforcement des partenariats locaux. Les publics ont également été davantage associés aux réflexions, certains participant directement à l’amélioration des collections ou de la signalétique. Une feuille de route de 17 actions a enfin été élaborée autour de deux priorités : l’apprentissage du français et l’accès au numérique.
