C’est un énième témoignage emblématique des difficultés que traverse aujourd’hui la profession. Après 53 ans d’existence, les deux adresses de la librairie Dinali à Strasbourg, l’une située au 102 Grand'Rue, l’autre rue de la Mésange, fermeront définitivement leurs portes le 31 juillet pour l’une, le 31 août pour l’autre. Une décision dictée par l'augmentation des charges fixes qui a lourdement pesé sur l’activité, ainsi que par l’absence de repreneur.
« Cela fait deux à trois ans que nous sommes en difficulté et que notre résultat est négatif », soupire Thierry Goepp, cogérant avec Jennifer Goepp de l’enseigne depuis plus de 20 ans. À la retraite depuis deux ans, le libraire a pensé, un temps, que l’absence de rémunération personnelle permettrait d’absorber la hausse continue des charges fixes — loyers, masse salariale, énergie, transports — qui pèsent lourdement sur l’activité.
« Il aurait été vain de s'acharner »
Mais à l’approche d’une année à risque, marquée à la fois par la réouverture prochaine, en fin d’année, de la librairie Kléber, avec 500 m² de surface supplémentaire, et par des élections présidentielles — traditionnellement peu favorables à la fréquentation des librairies —, le libraire préfère anticiper. « Il aurait été vain de s’acharner en sachant que nous repartirions sur une année négative. Nous n’avons plus la capacité de faire le dos rond en continu », déplore-t-il.
Pourtant, avec son équipe de six salariés, Thierry Goepp a tenté d’activer tous les leviers possibles pour limiter les pertes. À la suite de la pandémie de Covid, la librairie a par exemple développé son offre d’occasion. Elle a également imaginé des livres suspendus pour permettre aux personnes en difficulté de pouvoir se procurer un ouvrage. Passionné de photographie, Thierry a aussi tenu à déployer la vente d’appareils photo argentiques qu’il a lui-même révisés. Plus récemment, un rayon romance avait été constitué.
Ces dernières années, le couple de libraires avait également multiplié salons, rencontres, animations, week-ends événementiels en bibliothèques… Autant d’efforts qui ont permis, un temps, de stabiliser le chiffre d’affaires, voire de l’augmenter légèrement, de l’ordre de 2 à 3 %.
Mais la structure même de la librairie a fini par la faire courir à sa perte. Implantée rue de la Mésange dans deux locaux distincts totalisant 55 m², l’enseigne doit assumer trois loyers différents avec le local situé Grand'Rue, et tout autant de charges. « Il y a deux postes qui ne sont pas justifiés par rapport à notre activité mais notre configuration ne nous laisse pas le choix. D’ailleurs, aujourd’hui près de 10 % de notre chiffre d’affaires est absorbé par les loyers », souligne Thierry Goepp.
Une petite histoire de la librairie Dinali
Le libraire a pourtant bien exploré plusieurs alternatives possibles, telles que la recherche d’un local unique pour regrouper l’ensemble de l’activité. En vain. « Comme dans beaucoup de centres-villes de taille moyenne, certaines rues se désertifient », observe-t-il. Quant à la Grand'Rue, axe pourtant très fréquenté, elle ne propose que de petites cellules commerciales, déjà toutes occupées.
À cela se sont également ajoutées des opportunités manquées. Candidate aux marchés publics lancés par la municipalité pour le renouvellement des fonds des médiathèques, la librairie n’a pas été retenue. « Deux à trois millions d’euros ont été répartis entre une poignée de librairies spécialisées en jeunesse, en BD, ou en littérature. Mais la municipalité aurait tout à fait pu diviser les marchés par tranche de 100 000 euros, dont l’ensemble du réseau de librairies de Strasbourg profiterait », analyse le libraire.
Des occasions manquées
Même déception du côté du label LiR (Librairie indépendante de référence), que la librairie a manqué de peu l’an dernier, malgré des cases objectivement cochées. « La Drac nous a répondu par la négative, ne souhaitant pas accorder ce label dès la première demande », précise le libraire, qui déplore également l’absence de réaction de la part de la municipalité à l’annonce de la fermeture.
Jusqu’au bout, Thierry Goepp aura tenté de transmettre l’activité. Il s’est d’abord adressé à son équipe, avant qu’un repreneur potentiel ne manifeste son intérêt, en affirmant sa capacité à investir significativement dans la librairie. Finalement, celui-ci s’est désisté, tandis que les éditions Auzou, qui avaient depuis longtemps évoqué une reprise, ont été écartées par le couple de libraires, soucieux de céder l’intégralité de la librairie Dinali, et non uniquement le magasin situé Grand'Rue.
Malgré la déception des habitants, très attachés à cette enseigne culturelle de proximité, la librairie Dinali s’apprête donc à tourner la page. « Sans regret », assure Thierry Goepp, avant de conclure : « Nous avons les clés de cette fermeture. Nous avons choisi ce moment et nous avons le temps de le faire bien, en payant nos fournisseurs et en offrant une prime de licenciement économique à nos employés. Personne ne restera sur le carreau. »
