« Dans le monde arabe, malgré son riche héritage linguistique et civilisationnel, les politiques publiques liées au livre continuent de faire face à des défis structurels et constants qui entravent le développement de l'édition et limitent l'accès au savoir » écrit l'éditeur syrien Hani Altelfah (Dar Marfaa à Istanbul), auteur d'une étude approfondie sur la cartographie des politiques publiques dans le monde arabe.
Samar Haddad et Hani Altelfah.- Photo © INK COMMUNICATION TUNIS
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Depuis 2017, l'Alliance internationale de l'édition indépendante, qui rassemble près de 900 maisons d'édition dans plus de 60 pays pour la promotion de la bibliodiversité, construit un outil numérique interactif, accessible en ligne et dans les langues des zones concernées, faisant l'état des lieux des dispositifs encadrant le secteur du livre au niveau législatif, fiscal et réglementaire, ainsi que des lacunes et des bonnes pratiques. Comprendre les conditions de travail des professionnels doit permettre un plaidoyer plus efficace en direction des pouvoirs publics.
Deux premières études ont été menées dans 22 pays, en Amérique latine et en Afrique subsaharienne francophone et Madagascar. Le même questionnaire, qui avait été élaboré par le regretté Jean Richard (Les éditions d'en bas, Suisse) et adapté par les éditeurs pour faire état des spécificités de leur contexte, a été envoyé à 200 professionnels arabes. Samar -Haddad (Dar Atlas, Syrie), coordinatrice du réseau arabophone de l'Alliance, a rencontré aussi de nombreux éditeurs du Golfe lors de la foire d'Abu Dhabi, et complété avec des sources ouvertes : « Nous manquons de données officielles et précises et n'avons pu obtenir des résultats que concernant 11 pays. L'étude est donc à compléter et à préciser. »
Plaidoyer pour la liberté d'expression
En juin 2025, après plus de trois ans de travail, les réseaux arabophone et francophone de l'Alliance se sont réunis à Tunis pour la présentation de cette enquête. Le constat est sans appel : le trait commun à ces pays qui ont en partage une langue et une culture, c'est leur absence de vision intégrée. « Le livre est souvent considéré comme un produit commercial ou éducatif, et non comme un élément stratégique du développement humain et cognitif. Cette perspective conduit à la dispersion des politiques et à des chevauchements de rôles entre les ministères concernés (Culture, Éducation, Médias, Commerce...) ainsi qu'à une faible coordination entre eux », note Hani Altelfah. Les déséquilibres structurels dans la chaîne de valeur et l'environnement juridique « peu encourageant » entravent la circulation des livres à tous les niveaux, national comme international. Si les accords internationaux (conventions de Berne, de Paris, de Genève, de Nairobi et Accord de Florence) encadrant le secteur ont été signés, ils ne sont pas pleinement mis en œuvre.
Les législations face aux évolutions numériques sont obsolètes. Le piratage, notamment numérique, endémique en raison du prix du livre, de l'absence d'une offre numérique légale ou des difficultés d'accès, « alimente l'idée que le livre doit être gratuit ». Créer un lectorat supposerait une politique de lecture publique plus volontaire et moins événementielle. Quant aux subventions, elles manquent de transparence et peu sont les indépendants qui en bénéficient, « ce qui creuse le fossé entre le centre et la périphérie, et entre la production culturelle officielle et indépendante ». Bref, conclut Hani Altelfah, « il n'existe pas de marché arabe unifié du livre ni de mécanisme commun pour l'échange de livres pas plus que de reconnaissance des droits d'auteur entre les pays, malgré l'existence d'institutions telles que la Ligue arabe ou l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences (Alecso) ».
Enjeu majeur pour les savoirs et les libertés
Hani Altelfah formule plusieurs recommandations, comme la mise à jour des lois sur l'édition, l'application des lois sur la propriété intellectuelle et sur la concurrence pour prévenir les monopoles, mais surtout le renforcement de la liberté d'édition et d'expression ainsi que de la participation de toutes les parties concernées par la chaîne du livre dans l'élaboration des politiques publiques (éditeurs, auteurs, etc.) en vue d'une représentation équilibrée.
Car le livre, estiment l'auteur et les initiateurs de la cartographie, n'est pas seulement un objet économique, mais un enjeu majeur pour les savoirs et les libertés. Lors de la présentation de cette cartographie en juin 2025 à Tunis, en présence d'éditeurs de 17 pays arabes et francophones, les intervenants et intervenantes n'ont pas manqué de le rappeler.Reste la question de la mise en œuvre, en particulier dans les contextes où, comme en Palestine, les éditeurs font face aux pires violences, mais aussi quand la censure se fait insidieuse, ou est imposée par la société elle-même. Un vaste chantier reste ouvert.