Madame est servie. De Sancho Pança, le fidèle écuyer de Don Quichotte, à Passepartout au service de Phileas Fogg dans Le tour du monde en quatre-vingts jours, sans oublier Jeeves, valet de Bertram Wooster, l'aristo benêt des fictions de P.G. Wodehouse... le second rôle n'est pas si secondaire quand il s'agit de raconter l'histoire. Et le serviteur de surpasser le maître en lucidité, prudence, voire sagacité.
Dans Le dernier présage de Victoria Woodhull, premier roman de Maxim Schwartz, Ménélas Daisastre est le domestique de Victoria Woodhull, une octogénaire, veuve de banquier britannique et voyante rompue aux oracles funestes. Le majordome a entendu par la bouche de sa maîtresse, locataire d'un manoir dans l'ouest de l'Angleterre, une terrible prédiction qu'il veut déjouer : « Pas de temps à perdre. Aujourd'hui je meurs. » Ménélas et la gouvernante Florence Nixon s'affolent et redoublent de vigilance. D'autant que Paradise, le perroquet de madame, a disparu, ce que ladite gouvernante interprète comme un signe de mauvais augure. Quoique... Âgée de 88 ans, Victoria Woodhull a beau être clouée à son sempiternel fauteuil roulant (elle refuse catégoriquement de se coucher), elle ne semble pas accuser le moindre signe de déclin. Entourée de sa ménagerie composée de trois chiens, deux chats, un perroquet et une coccinelle, elle vaticine toute la journée, en buvant une tasse de café le matin et une coupe champagne le soir. Ménélas veille à ce que la vie soit sans friction pour celle qui eut une longue carrière non sans vicissitudes. Fille d'un escroc, plusieurs fois mariée et divorcée, cette Américaine native du Midwest s'est rendue célèbre par ses idées radicales. Championne de l'amour libre et du socialisme, elle a été la première femme à se présenter à l'élection présidentielle aux États-Unis en 1872. La candidate fut vilipendée par la presse pour ses mœurs, caricaturée en diable. Mais si sa campagne fit long feu, ses tribulations allaient se poursuivre, la menant outre-Atlantique jusqu'en sa quatre-vingt-neuvième année et en cette propriété du Worcestershire où elle annonce rendre l'âme ce jour même.
Au portrait de ce personnage excentrique qui a réellement existé, Maxim Schwartz mêle le récit du quotidien de son serviteur marseillais, héros fictif quant à lui, qui a voulu fuir sa propre mémoire horrifique des tranchées. Ménélas Daisastre illustre l'imagination truculente du primo-romancier et se taille une place parmi la domesticité d'anthologie de la littérature.
Le dernier présage de Victoria Woodhull
Philippe Rey
Tirage: 8 000 ex.
Prix: 20 € ; 160 p.
ISBN: 9782384823154
