Loulou Robert commande un latte, « avec du lait d'avoine », précise-t-elle. Est-elle végane ? « Je devrais, mais non, juste végétarienne. » La cause animale est un sujet, la souffrance est un sujet, et pas qu'animale. Solitude d'un soldat jordanien devenu femme trans, ados mal dans leur peau... Nombre d'épisodes de ses podcasts réalisés pour le média en ligne Blast touchent au mal-être du vivant. Un mal-être qui a été longtemps le sien. Très tôt, elle avait ressenti cette inadéquation entre elle-même et le monde. Pourtant, rien a priori qui pût l'expliquer. Sur le papier : enfance tranquille en Lorraine dont est originaire sa famille, milieu ouvert, aimant, père journaliste (Denis Robert, qui révéla l'affaire Clearstream), mère au foyer, grands-parents très présents... Et, à 18 ans, signée dans une agence de mannequins. Dans la réalité, l'étudiante inscrite à la Sorbonne en double licence de philo et sciences politiques se cherche : « Je ressentais pas mal de vide en moi, je voulais travailler. Je suis allé toquer à des agences. » Bientôt, elle fait des shootings à Paris, Londres, Milan ou New York, ville où elle vivra trois ans. Elle devient le visage des campagnes de Bulgari, Vuitton ou Diesel. De retour à Paris, lessivée par ce milieu, elle se met écrire. Son premier roman, Bianca (Julliard, 2016) sort, elle a 23 ans : « C'était le début de la fin du mannequinat », se souvient-elle. Autoportrait à peine dissimulée d'une adolescente qui ne mange pas assez et vient de s'ouvrir les veines, et qui atterrit en hôpital psychiatrique... Si elle relate ses propres fragilités à travers cette première fiction, puis son expérience new-yorkaise dans un deuxième roman, Hope (Julliard, 2017), c'est dans un récit, Zone grise (Flammarion, 2020), qu'elle raconte « à la première personne » l'emprise sur elle d'un photographe de mode et ses abus sexuels.
L'écriture chez Loulou Robert vibre d'une rage profonde, portée par un lyrisme ténu. Phrasé nerveux, monologue intérieur tour à tour corrosif et fébrile, respirations parfois plus calmes avec lignes de fuite poétiques... Dans son nouveau livre Chercher la bête, elle troque le ton de l'autofiction pour des voix purement romanesques. « Elle » et « Lui » sont des personnages, quoique sans nom, tout à fait incarnés. On est dans un futur proche, au fond d'un bled perdu. Le destin d'un garçon bipolaire vivant chez sa mère et celui d'une jeune coiffeuse énervée se croisent au milieu de la folie meurtrière qui s'est emparée du monde, à la suite d'un virus sans doute échappé de nouveaux abattoirs. Comment l'idée lui est-elle venue ? Loulou Robert a la cause animale chevillée au corps. Un documentaire sur des abattoirs pour cochons en Chine, en plein cœur d'une ville, aménagés dans des buildings, l'avait profondément marquée. Le personnage masculin, « Lui », a surgi dans sa tête au cours d'un jogging sur les bords de Loire, à Tours, où elle habite depuis 2019. Quant à « Elle », cette fille « qui n'est que colère », sa voix lui est apparue avec cette vociférante voisine de table en terrasse d'un café, et dont les vitupérations l'empêchaient de lire tranquillement. Chercher la bête est une dystopie « mais assez proche du réel. Ce qui est terrifiant ». Pour le coup, sont « vrais », à l'inverse, les beaux chapitres sur « les vieux » qui s'aiment pour la vie dans un monde devenu fou : « Ce sont mes grands-parents. » Les « bulles de tendresse » subsistent. À Tours, Loulou ne s'est pas installée seule, elle est partie y vivre avec sa chienne Penny tout juste adoptée. Et, bien sûr, surtout, « [s]on amoureux, Erwan, rencontré lors de [s]on tout premier salon du livre », et devenu son mari.
Chercher la bête
Éditions de l'Observatoire
Tirage: 7 000 ex.
Prix: 21 € ; 240 p.
ISBN: 9791070210123
