Le complexe de la banane. Tout commence par un coup de téléphone de sa tante Mireille, qui la joint chez elle, à Bangkok, où Jeanne Pham Tran vit désormais avec son mari. Sa grand-mère paternelle, d'origine chinoise et que tout le monde appelait Ama, est sur le point de mourir à l'âge de 104 ans. Elle l'entendra une dernière fois. Ce décès provoque chez l'autrice, outre un profond chagrin, une vague de réminiscences, qui va vite se transformer en une quête de ses origines, un douloureux travail sur son identité métisse. Reprenant les mots de son père Gérard, avec qui elle est fâchée depuis de longues années, et comme ses deux sœurs, Jeanne se définit en tant que « banane de qualité supérieure ». Intellectuelle française, mi-Asiatique mi-Occidentale, fille d'un « flic » (elle ne le désigne que comme cela, et c'est d'ailleurs assez gênant) et d'une institutrice, elle se sent « jaune à l'extérieur, blanche au-dedans ». Ce qu'elle finira par reprocher à son père, avant de lui dédier son livre.
Au fur et à mesure qu'elle raconte l'histoire d'Ama - au destin rocambolesque péniblement reconstitué parce que cette dernière ne voulait pas le livrer -, Jeanne Pham Tran en vient à déconstruire ce fameux modèle d'« intégration réussie » dont on crédite la communauté asiatique en France, parfois pour en stigmatiser d'autres, et à contester cette imagerie d'Épinal durassienne sur laquelle nous fonctionnons toujours plus ou moins. Alors que son père, « made in France », se sent parfaitement bien dans sa patrie, que sa mère est heureuse d'avoir « épousé une Asie imaginaire », elle-même se sent si mal qu'elle éprouvera la nécessité d'aller vivre quelque part en Asie, en Thaïlande donc, où elle suivra d'ailleurs une « thérapie familiale ». Son présent livre, woke par moments, en est peut-être le fruit.
Sa lecture peut parfois mettre mal à l'aise, mais l'on est vite emporté par le talent de la narratrice et par la destinée d'Ama, cette petite nhâ qué (« paysanne » en vietnamien), originaire de Canton, bonne à tout faire au Vietnam, puis cuisinière chez l'impératrice Nam Phuong, la femme de Bao Dai, qui l'emmène en France. Grand-mère courage, travailleuse infatigable, femme d'affaires avisée, elle ouvrira et dirigera ensuite un puis plusieurs restaurants chinois à Paris. Son mari, lui, le grand-père, était un voyou bigame, flambeur, qui joue un rôle effacé dans cette histoire, avant tout une affaire de femmes, sur trois générations.
Les ombres de l'exil
Mercure de France
Tirage: 4 000 ex.
Prix: 18 € ; 152 p.
ISBN: 9782715268524
