Territoire flottant. Après son premier livre Rester barbare - dans lequel la journaliste et écrivaine Louisa Yousfi présentait et dénonçait l'ordre tacite que donne la république aux familles immigrées d'oublier, d'abandonner les traditions qui les constituent -, La grande méthode adopte un style d'écriture riche et audacieux qui renoue avec l'imaginaire, la langue, la culture de sa famille algérienne en les faisant émerger sous une forme littéraire empreinte de mythologie, de maïeutique et de spiritualité. « La grande méthode est une science du récit. Elle ne produit pas des vérités mais construit les conditions de leurs transmissions. Une manière d'assurer la permanence du sens à travers la fragilité des formes. »
Louisa Yousfi dépeint une situation familiale - l'enterrement du père - sous l'aspect d'une fresque mythologique dans laquelle s'entremêlent des images de la vie intime, des symboles de l'histoire coloniale et des visions mystiques, philosophiques et politiques. Il s'agit, pour la femme et les enfants du défunt, de l'enterrer au pays. L'une d'entre eux, la narratrice, fait le récit du deuil et du parcours qu'elle et sa famille réalisent pour accompagner le corps en Algérie. Des démarches administratives pour le rapatriement en urgence à l'accueil par la famille restée au pays, en passant par le monologue de l'hôtesse de l'air au discours culpabilisant et le retour du « traître » venu demander un pardon posthume quelques heures après le dernier souffle du père, la mort de ce dernier fait ressurgir de multiples aspects du déracinement, de l'exil, des relations intrafamiliales ou encore de l'héritage d'un pays où l'on n'a pas grandi.
Cette mort révèle surtout ce qui manque, ce qui n'est pas visible et qui risque de se perdre si on ne le traduit pas, si on ne le transmet pas, si plus aucune forme ne lui est accordée. « C'est moi l'analphabète, maman. Pas toi, ni papa. Vous, si vous aviez pu prendre le stylo, vous écririez des choses invraisemblables [...]. Ce que vous diriez, le langage que vous emploieriez, les images, les intuitions, les idées, les visions sidérantes, ce que ça nous aiderait à comprendre, la manière radicale dont ça nous transformerait en nous traversant... tout ça est perdu à jamais. »
La narratrice, qui a grandi en France avec comme repère l'Algérie, ce « territoire flottant entre la mémoire et le mythe » où une partie de sa famille et de son histoire se trouve, se souvient des berceuses du soir chantées par sa mère dans une langue qu'elle ne comprenait pas. Elle se souvient des cours d'arabe imposés le samedi matin, où « on venait réparer un truc que personne ne pouvait réparer ». Tout ce qui n'a pas été dit, ce qui est resté invisible, irrattrapable, la font se sentir comme une « illettrée [qui] ne sai[t] rien de la mort, des anges qui viendront visiter [s]on père, des règles du pays, de son sacré, des mots qu'il faudra prononcer ». La grande méthode est un texte beau et osé, tant dans sa forme que dans ce qu'elle invite à se représenter. « L'Algérie n'est pas utopique. »
La grande méthode
La Fabrique
Tirage: 15 000 ex.
Prix: 15 € ; 152 p.
ISBN: 9782358723145
