Outils incontournables ou simples gadgets ? Les contenus numériques ne sont plus attendus comme le Messie par ceux qui les élaborent, ni redoutés comme les invasions barbares par ceux qui s’en tiennent au livre papier. En réalité, l’effervescence autour des ebooks et autres compléments numériques a fait long feu. Ce n’est pas faute, pour les éditeurs, d’avoir élaboré des offres parfois très poussées : Pearson avec MyLab, De Boeck Supérieur avec Noto et Noto Bib, Nathan avec le service Offert livre en ligne, Dunod avec certains de ses "Livres en or" ou encore Vuibert de manière ponctuelle proposent des ressources qui enrichissent grandement les livres papier… et qui restent largement ignorées.
De quoi décourager les meilleures volontés. "On a pu croire à un moment que tout allait basculer dans le numérique, mais on est en réalité dans un processus beaucoup plus lent", relève Florence Young, directrice marketing chez Pearson. Selon l’éditrice, il faut "continuer à s’appuyer sur les piliers traditionnels que sont la librairie ou une bonne politique d’auteurs et dans le même temps tenir compte des évolutions en termes de ressources numériques".
Simplifier les contenus
Car l’élève type apparaît finalement conservateur. C’est seulement quand il devient incontournable, voire obligatoire, que le numérique trouve un large public. Le cas de l’examen classant national (ECN) qui sanctionne la 6e année d’études de médecine et l’entrée en internat est à ce titre éclairant. Depuis cette année, les épreuves se déroulent sur tablette, ce qui a contraint les éditeurs à s’adapter en développant des formats hybrides associant papier et compléments numériques, voire des offres 100 % digitales à travers des plateformes dédiées (1).
Mais l’ECN demeure une exception et, le reste du temps, la présence d’un plus-produit numérique au sein d’un ouvrage papier n’apparaît pas comme un argument de vente en soi. A fortiori quand cela suppose de payer un peu plus cher : "Même les étudiants qui déboursent 30 000 euros pour leur master ne vont pas se tourner spontanément vers des ressources numériques, regrette Florence Young. Payer 10 euros de plus pour un produit qu’on ne va pas, ou peu, utiliser, n’a pas beaucoup de sens pour eux." Ainsi la 15e édition de Marketing management - le "Kotler" pour les initiés - a intégré MyLab en 2015 mais pâtit de son prix plus élevé que d’autres titres concurrents. "Il faut que les professeurs fassent de ces contenus un support réel de leur cours pour qu’on observe une réelle utilisation", plaide Florence Young. L’éditrice estime aussi que des contenus "moins intimidants" auraient davantage leur chance auprès du public : "Nous avions publié Stratégique en 2015 avec un etext enrichi. On est à cheval entre l’ebook et MyLab, et c’est sans doute plus facile d’accès pour les étudiants."
Chez Dunod, la simplification passe plutôt par la vidéo. Outre les "Livres en or", certains titres parus hors collection proposent uniquement des contenus filmés en plus du papier. Management d’entreprise 360°, paru ce mois de septembre, contient ainsi 30 heures de cours vidéo accessibles via un flashcode. "On est dans une approche neuve qui part des vidéos pour arriver à la théorie, au concept, explique la directrice de la communication, Florence Martin, qui ajoute : c’est une tendance lourde, nous avons déjà publié sur le marché professionnel un livre enrichi avec des vidéos qui ont été vues plusieurs milliers de fois."
"Quand le projet s’y prête"
Paradoxalement, il est devenu difficile pour les grands éditeurs universitaires de publier certains types de manuels sans proposer de compléments numériques. "Noto est encore peu utilisé, mais on nous reprocherait de ne pas le proposer", affirme Frédéric Jongen, directeur éditorial chez De Boeck Supérieur. Raison pour laquelle certains acteurs évitent de généraliser les couplages car il est difficile, ensuite, de faire machine arrière. Chez Vuibert, le directeur François Cohen préfère "développer des contenus quand le projet s’y prête, c’est-à-dire quand nous pensons offrir une vraie valeur ajoutée par rapport au livre papier qui demeure, pour nous, l’essentiel". A cet effet, l’éditeur signale deux nouveautés qui s’appuient sur le numérique : la 10e édition de Management stratégique et la 7e édition de Systèmes d’information et management intègrent chacun des PowerPoint pour chaque chapitre, des corrigés de cas de synthèse et des exercices. En sus, Systèmes d’information et management est couplé au site SI&management.fr. Mais François Cohen partage le constat général : "La prescription est une condition du succès de ces ouvrages."
Sauf que la prescription peut aussi réserver des surprises, en particulier quand un éditeur joue sur les deux tableaux. C’est le cas de De Boeck avec Noto, destiné aux étudiants, et Noto Bib, commercialisé auprès des bibliothèques universitaires : "L’enseignant qui veut massivement utiliser le numérique avec ses élèves a tendance à passer par son institution pour demander qu’elle s’abonne à Noto Bib, constate Frédéric Jongen. Cela lui permet de s’abonner au bouquet complet ou, ce qui est aujourd’hui le plus fréquent, de limiter son abonnement au seul manuel qui l’intéresse." d
(1) Voir LH 1090 du 17.6.2016, p. 44-50.
