Actualité oblige, la Tunisie, invitée d'honneur du 17e Maghreb du livre, a dopé la fréquentation du salon qui s'est tenu le week-end dernier à l'Hôtel-de-Ville de Paris, qui a connu son record d'affluence avec 6 549 visiteurs et, en point d'orgue, une délégation d'intellectuels tunisiens venus raconter leur renaissance.
C'est au milieu de deux “jeunes” incarnant la nouvelle génération révolutionnaire, Youssef Ben Smaïl et Fatima Chérif, que Mahmoud Ben Romdhane, ancien président de la délégation tunisienne d'Amnesty International, a retracé le passage de la parole empêchée à la parole retrouvée en Tunisie pour la soirée spéciale samedi 5 février qui a réuni près de 450 personnes.
“Hier, la parole brisée est un élément essentiel du système politique. Seules choses admises : la cooptation, l'allégeance, les zélateurs et les plumitifs. Des espaces hermétiquement fermés aux intellectuels. La fonction principale des services tunisiens à l'étranger n'est pas la représentation mais le contrôle. Servir la propagande”, a commencé par rappeler Mahmoud Ben Romdhane, la voix vibrante d'émotion, avant d'évoquer la situation des éditeurs en période pré-révolutionnaire.
“Les éditeurs étaient en état de risque permanent, sous le sceau de menaces visant leur maison d'édition, leur existence et celle de leurs enfants et de leur famille sans cesse en danger”. Une politique, a dénoncé l'intellectuel, “dans la lignée de toutes ces tentatives visant à restreindre la liberté d'expression et à maintenir la fermeture au reste du monde”.
Une nouvelle page
“Citez-moi une révolution dans le monde qui se soit passée aussi rapidement”, a conclu Mahmoud Ben Romdhane, évoquant le saut éclair d'une situation de peur et de censure au “triomphe de la démocratie”. “L'organisation parfaite de ce système paranoïaque a fini par exploser parce que le mouvement social ne s'est pas intégré dans le système existant, et ceci grâce au sacrifice suprême : l'immolation d'un jeune garçon pauvre, Mohamed Bouazizi, qui a généré un immense processus d'identification”.
Reconnaissant le rôle central des jeunes, initiateurs de la semaine révolutionnaire, Mahmoud Ben Romdhane a laissé la parole à Fatima Chérif, responsable pour la santé et les questions professionnelles du Syndicat des auteurs tunisiens, qui a salué l'influence déterminante des réseaux sociaux : “Les réseaux comme Facebook ont servi de rempart contre la peur. Les jeunes ont commencé à mettre la photo de Mohamed Bouazizi ou celle du drapeau tunisien en image de profil, la solidarité s'en est trouvée renforcée”.
Pour Youssef Ben Smaïl, membre de la direction du mouvement citoyen tunisien BYRSA, la parole retrouvée coïncide avec la libération de la langue : “En Tunisie, il a toujours existé deux paroles : celle du pouvoir, dans un arabe incompréhensible, archaïque et poussiéreux et celle du peuple, qui est un mélange d'arabe, de tunisien dialectal, de français et d'anglais. La révolution c'est aussi la rencontre entre l'arabe du pouvoir et celui du peuple, qui n'avait jamais eu lieu”.
Le débat concernant l'avenir s'est révélé plus contrasté et s'est vite rapidement concentré sur la place de Rached Ghannouchi, à la tête du parti islamique Ennaldha, revenu d'exil et déclarant le gouvernement de transition illégitime. Aux membres du public considérant que “le ver était dans le fruit”, Youssef Ben Smaïl a opposé sa confiance en la fiabilité du nouveau processus démocratique.
Passé dans la matinée du samedi, Bertrand Delanoë a quant à lui salué le courage du peuple tunisien et annoncé qu'il proposerait au prochain conseil de la Ville de Paris le baptême d'une rue au nom de Mohamed Bouazizi.