Livres Hebdo : Comment peut-on définir la Bibliothèque historique de la Ville de Paris ?
Fabien Plazannet : La Bibliothèque historique de la Ville de Paris a été fondée en 1871, après l'incendie de l'Hôtel de ville qui avait détruit une bibliothèque précédente. L'idée étant de collecter et de conserver un patrimoine imprimé documentaire sous toutes ses formes. Elle raconte l'histoire de la ville de Paris depuis ses origines jusqu'à l'époque contemporaine et elle est située dans l’Hôtel de Lamoignon, où nous sommes depuis 1969. C’est un hôtel particulier qui a été construit au XVIᵉ siècle par l'architecte Philibert Delorme, à l'époque où le Marais se couvrait d'hôtels particuliers. Il va être assez vite acheté et achevé par Diane d'Angoulême, qui est une fille naturelle, puis légitimée, du Roi Henri II.
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Claire Daniélou : Le plafond a été restauré et porte son emblème. Deux D entrelacés. Puis le bâtiment est racheté par les Lamoignon, grande famille de magistrats parisiens qui vont lui donner leur nom au XVIIIᵉ siècle. Le lien avec la bibliothèque se crée peu avant la Révolution française puisqu’ils vont le louer à Antoine Moreau, un magistrat qui a rassemblé une documentation autour de l'histoire de Paris. C'est pour cela que, au XXᵉ siècle, la municipalité parisienne rachète ce bâtiment avec l'idée d'y installer des collections patrimoniales qui étaient à l'étroit dans un autre hôtel particulier.
La bibliothèque historique de la ville de Paris accueille 160 000 visiteurs par an- Photo BHVPPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Que peut-on dire des collections aujourd’hui ?
F.P : À l'origine, au XIXᵉ, c’est une bibliothèque sur l'histoire de Paris, mais les champs documentaires se sont enrichis et développés dans plusieurs directions. La direction littéraire, avec le fonds Flaubert qui a été donné dans l'entre-deux-guerres par la famille de l’auteur, un fonds George Sand très important donné par sa petite-fille à la ville dans les années 1950 (voir encadré), un fonds Apollinaire acquis à la fin du XXᵉ siècle ou encore un fonds Cocteau. Une direction théâtrale, avec l'Association des régisseurs de théâtre parisiens et français qui a fait don à la Ville de Paris de ses collections, avec un afflux massif de documents autour du spectacle parisien des XIXᵉ et XXᵉ siècle. La photographie est une autre direction dans laquelle nous nous sommes beaucoup développés ces 40 dernières années. Dès 1900, il y a de la photo dans nos collections mais le volume va s'accroître de manière vraiment prodigieuse à partir des années 1980. On passe de 300 000 photos à plus de 15 millions.
Comment expliquer cette croissance exponentielle ?
F.P : Deux très grandes masses ont été rattachées : le fond du quotidien France-Soir et de son ancêtre Paris-Soir, soit 6 millions de photographies. Et le fonds du quotidien Libération, de la création au tout début des années 1970 aux années 1980. Auquel il faut ajouter celui de l'agence photo Roger-Viollet rattachée en 2018.
« Cette année, on est passé à 160 000 personnes, soit plus de 500 personnes par jour. Il y a des limites et là on les atteint »
Qui fréquente votre bibliothèque ? Des chercheurs, des touristes, les habitants de Paris Centre ?
F.P : Jusque dans les années 2000, c'étaient majoritairement des chercheurs. Et depuis la bibliothèque s'est ouverte à un public beaucoup plus large. On a toujours 15 à 20 chercheurs par jour. Après, la salle est ouverte à tout le public parisien. Il suffit de s'inscrire avec une pièce d'identité, comme dans n'importe quelle autre bibliothèque parisienne et c'est gratuit.
Qu’en est-il des touristes, très présents dans le quartier du Marais ?
F.P : C'est une difficulté, ils n’ont pas accès à la salle pour des raisons de tranquillité et d'exiguïté des locaux. Mais peuvent accéder à la cour et à l'accueil, un espace d'environ 200 m2 où sont présentés certains documents. Nous ne sommes pas un musée et ce qu'on peut leur proposer est aujourd'hui assez réduit. Jusqu'à ces dernières années, 110 000 personnes fréquentaient la bibliothèque chaque année, 300 jours par an, soit plus de 350 personnes par jour. Cette année, on est passé à 160 000 personnes, soit plus de 500 personnes par jour. Il y a des limites et là on les atteint. Cela commence à poser des problèmes de saturation et de cohabitation des différents publics. Il va falloir faire des choix, avoir une offre plus lisible et réorienter certains publics vers d'autres bibliothèques.
C.D : Nous disposons d’un moment privilégié dans l'année avec les Journées du patrimoine où nous faisons visiter cette salle, on apporte des explications. Mais ce n'est qu’un week-end dans l'année. On propose également d’une visite virtuelle de la bibliothèque y compris les lieux qui ne sont pas accessibles au quotidien, comme nos réserves.
En termes de conservation, gérer une collection hybride avec du livre, des plans, des imprimés, de la photo, cela doit être complexe…
C.D : Nous sommes très heureux de cette variété de collections. Cela exige des conditions un peu particulières, on ne les met pas toutes dans les mêmes boites, dans les mêmes pochettes. Et on dispose de réserves bien conçues avec peu de variation dans les températures.
F.P : Le bâtiment est en deux parties. La partie ancienne et un bâtiment moderne accolé qui a été construit dans les années 1960, avec essentiellement des magasins pour nos collections. Ça ne se voit pas trop car les architectes ont opté pour qu’il se marie avec le bâtiment ancien. Nos 15 millions de photos et nos 2,5 millions de documents occupent 14 kilomètres de rayonnages, et nous en avons 17 au total.
« Nous ne sommes pas une bibliothèque de prêt. Mais nous prêtons plusieurs centaines de documents par an pour des expositions en France ou à l'étranger »
Disposez-vous d’un budget suffisant pour assurer toutes ces missions ?
F.P : Nous sommes 47 agents à la bibliothèque, dont 10 conservateurs, une équipe correctement dimensionnée notamment au niveau scientifique. Les bibliothèques parisiennes font partie d’un réseau centralisé, le pilotage dépend de la direction des affaires culturelles de la mairie. C’est un réseau important, correctement doté avec une unité de gestion pour tous les arrondissements. En termes de budget, d'acquisition ou d'effectifs, la situation est bonne par rapport à beaucoup d'autres collectivités. Même si 70 bibliothèques représentent énormément de bâtiments à gérer, nous ne sommes pas inquiets. Si ce n’est de la situation générale des finances publiques, comme tout le monde.
C.D : Récemment, le réseau s'est doté d'un plan pluriannuel qui a aussi vocation à cadrer l'activité de toutes les bibliothèques : le plan « Lire à Paris 2 ». Ce texte présenté au Conseil de Paris encadre toutes les orientations à venir jusqu'en 2029.
Vous prêtez aussi des documents aux autres bibliothèques ?
F.P : Nous ne sommes pas une bibliothèque de prêt. Mais nous prêtons plusieurs centaines de documents par an pour des expositions en France ou à l'étranger (Europe, États-Unis, Japon…). Et parfois pour des expositions ponctuelles, plus locales, aux autres bibliothèques parisiennes ou aux mairies d’arrondissement. L’été dernier, par exemple, nous nous sommes associés au Vincennes Image Festival avec une exposition dans le bois de photographies autour de la Libération de Paris à partir des archives de France-Soir.
C.D : On dispose également d’un petit fonds de quelques milliers de doubles qui peuvent être prêtés aux Parisiennes et aux Parisiens. Avec votre carte de lecteur des bibliothèques de la ville de Paris, vous pouvez emprunter un gros millier de documents anciens aux mêmes conditions que n'importe quel livre. C'est une manière de démocratiser le savoir, de parler de notre métier, de comment on prend soin d'un livre ancien. Les livres du XVIIIᵉ sur papier chiffons sont très solides. Au XIXᵉ, on peut avoir un papier de la qualité plus médiocre, plus sensible à la lumière. Avec l'industrialisation, le papier utilise du bois dont les fibres sont très acides et qui vieillit mal. C'est le même problème avec le papier journal qui casse facilement.
Où en êtes-vous du programme de numérisation qui fait partie des missions des bibliothèques scientifiques ?
C.D : Nous disposons actuellement un peu plus de 400 000 documents numérisés disponibles, c'est une activité importante pour nous, même si ça reste une goutte d'eau à l'échelle de nos collections. Nous avons par exemple numérisé les bottins du début du XXᵉ siècle, en concertation avec la BNF, et ils sont donc sur Gallica. Tous nos documents numérisés sont disponibles sur le portail des bibliothèques spécialisées de la Ville de Paris (Marguerite Durand pour le féminisme ; la médiathèque musicale des Halles ; François Truffaut pour le Cinéma ; Forney, pour les arts décoratifs ou encore la bibliothèque de l'Hôtel de ville, ancienne bibliothèque administrative et juridique de la capitale…).
Un programme d’exposition ambitieux
C’était Paris en 1970, de juin à août
La bibliothèque dispose de deux grandes cours de 400 m2 dans lesquelles elle va exposer les images issues d’un concours photographique organisé par la Ville et la Fnac au printemps 1970. 2 000 photographes amateurs ont chacun documenté un carré de 250 m2 de côté, soit 100 000 photos au total.
« La tour Montparnasse est en chantier, le périphérique aussi, il y a beaucoup de travaux, des grues, des ouvriers, explique Fabien Plazannet. Certains quartiers disparaissent, d'autres apparaissent. On voit de vieux cabarets et cafés, des marchés un peu décrépis comme des architectures assez audacieuses qui déconcertent les habitant. C’est une explosion de couleurs ! » L’exposition sera accompagnée d’une série de conférences sur l’évolution sociologique et urbaine de Paris.
150 ans de la mort de George Sand, au printemps
Un ensemble de conférences et d’événements sera consacré à George Sand. L'occasion de mettre en lumière l’un des fonds littéraires les plus importants de la bibliothèque qui mettra en avant son théâtre. Sa pièce Molière, sera donnée dans la cour au mois de mai, ainsi que des concerts de Chopin en partenariat avec les conservatoires d'arrondissement. La lumière sera également mise sur le salon littéraire de Delphine de Girardin, la femme d’Émile de Girardin qui publia les premiers romans feuilletons de George Sand dans La Presse.
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