Quelques semaines après avoir annoncé un contrat de sponsoring, le Festival du livre de Paris et Amazon mettent un terme à leur partenariat. Cette décision intervient deux jours après la décision du Syndicat de la librairie française de se retirer de l’événement. Le SLF entendait ainsi protester contre la présence d’Amazon, qu’il accuse de « déstabiliser l’écosystème du livre ».
« Face aux manifestations d'hostilité à l'égard du Festival du Livre de Paris en lien avec la présence d'Amazon en qualité de sponsor, Paris Livres Événements annonce l’arrêt de ce partenariat », indique donc l’organisation du festival dans un communiqué transmis mercredi 4 mars.
« Prévenir les risques »
« Cette décision a été prise, d'un commun accord entre Paris Livres Événements et Amazon, afin de prévenir le risque que le Festival soit gravement perturbé dans son déroulement, et dans l'intérêt de ses 450 éditeurs exposants et 120 000 visiteurs attendus. Elle traduit une volonté d’apaisement afin que le Festival du Livre de Paris se tienne en toute sérénité et demeure le grand rendez-vous annuel de la filière du livre, voué à la création littéraire originale, au débat des idées, à l'innovation éditoriale et à la promotion de la lecture. Personne n’aurait à gagner à sa mise en péril », détaille le festival.
Amazon dénonce une « manœuvre partisane du SLF »
De son côté, Amazon déclare regretter « profondément » la « manœuvre partisane du SLF qui, en s’appuyant sur des allégations infondées et trompeuses, confisque l’événement à son profit et le détourne de sa légitime ambition – à savoir la célébration de la lecture, des lecteurs et des auteurs. »
De concert avec l’organisation du festival et « pour éviter de contribuer à cette polémique absurde », le géant de l’e-commerce indique préférer se retirer de l’édition 2026 du rendez-vous parisien. « Dans un pays où plus de 90 % des communes n’ont pas de librairies, la lecture ne devrait pas être instrumentalisée mais devrait au contraire rassembler tous les acteurs de la filière au service de tous les lecteurs, qu’ils résident en ville ou en zone rurale. Soutenir la lecture pour tous n'a jamais été aussi important, et Amazon reste pleinement mobilisée en ce sens », poursuit le communiqué.
Mise à jour 17h44 : Dans un communiqué, le SLF « se réjouit que les inquiétudes des libraires aient été entendues et que l’intérêt supérieur du livre et de son écosystème ait prévalu. Il remercie le Festival du livre de Paris et le Syndicat national de l’édition de cette réaction claire et rapide. Elle va permettre à la fois de partager cette grande fête du livre avec les auteurs, les éditeurs et les lecteurs et de poursuivre sereinement les coopérations interprofessionnelles nombreuses et fructueuses en faveur du développement du livre et de la lecture. »
Une polémique de deux jours
Retour en arrière : lundi 2 mars, le SLF annonçait son retrait du festival, dénonçant le partenariat noué cette année avec Amazon. Présent depuis les débuts de la manifestation, le syndicat avait justifié son retrait en dénonçant une collaboration avec « un acteur dont la stratégie conduit à déstabiliser l’écosystème du livre en attaquant le prix unique du livre et le réseau des librairies indépendantes ».
Jugeant ce partenariat « irresponsable », le SLF avait également appelé les acteurs de la filière à rejoindre le boycott. Au sein de l'interprofession, sa décision suscité de nombreuses réactions. Dans un communiqué diffusé mardi 3 mars, l'Association internationale des librairies francophones a par exemple affiché sa solidarité avec le SLF, exprimant à son tour son indignation face au partenariat conclu avec Amazon. Elle a également rappelé que « les librairies francophones, en France comme à l’étranger, sont particulièrement fragilisées par les pratiques de cette plateforme », dénonçant, entre autres, l’absence de régulation du prix du livre hors du territoire français.
Selon elle, la situation engendre « une concurrence déséquilibrée » qui met « en péril l’économie déjà précaire de nombreuses librairies indépendantes ». L’organisation affirme par ailleurs sa volonté de sensibiliser le public à ces enjeux, en alertant sur les « risques que représente un modèle fondé sur la rapidité et la standardisation comme celui d’Amazon ». Elle rappelle enfin le rôle des librairies indépendantes, « lieux essentiels pour la culture et la bibliodiversité », considérées comme un maillon central de la chaîne du livre aujourd’hui « menacé par des déséquilibres structurels croissants ».
Soutenant à son tour l’initiative, l’Association des bibliothécaires de France (ABF) a relayé sur LinkedIn la prise de position du SLF, réaffirmant son « attachement à la librairie indépendante ». Un point de vue partagé par Chez mon libraire, qui fédère plus de 200 librairies en Auvergne-Rhône-Alpes et s’est associée à la démarche du syndicat. De son côté, Paris Librairies, sollicitée par Livres Hebdo, a indiqué qu’un communiqué était en cours de rédaction. D’autres structures, comme Librairies du Sud, ont pour leur part fait savoir qu’elles s'interrogeaient sur l'approche à adopter.
À titre plus individuel, des librairies indépendantes telles que Folie d’Encre, basée à Montreuil, ou La Colline aux livres, lauréate 2020 du Grand prix des librairies, ont elles aussi déclaré sur leurs réseaux sociaux s'associer à la prise de parole du syndicat national. « Pour des libraires indépendants en province, comme moi, c’est une situation compliquée, a confié Émilie Berto de la librairie marseillaise Pantagruel. Nous nous sommes dégagés du temps, nous avons pris nos billets en avance, nous avons planifié des rendez-vous pour participer au festival, cet endroit censé recréer du lien humain. Or, ce partenariat avec Amazon vient gâcher cet esprit-là, alors même que nous en avons particulièrement besoin en ce moment. »
« Je ne comprends pas comment le SNE a pu prendre une telle décision. Ça me paraît d’autant plus contradictoire dans un contexte ultra-tendu, où les librairies indépendantes bataillent chaque jour pour leur survie », a-t-elle poursuivi, avant d’ajouter qu’ « Amazon est aussi un concurrent pour les éditeurs », en référence à la récente controverse autour d'une dark romance autoéditée sur la plateforme et accusée de faire l'apologie de la pédocriminalité.
Si la décision du SLF a donc suscité de nombreux soutiens, elle a aussi provoqué des réactions plus critiques. Parmi elles, celle de Frédéric Duval, ex-directeur général d’Amazon France, qui s’est exprimé à titre personnel sur LinkedIn. Selon lui, « le SLF montre, au travers de cette décision, qu’il préfère une position étrangement corporatiste, dogmatique à l’intérêt général… Est-il encore un ami des livres, ou seulement de ses intérêts directs ? » Dans son message, ce dernier a rappelé les « 25 années de distribution de livres en France » via la plateforme, les « 300 000 titres différents envoyés chaque mois partout sur le territoire », ainsi que l’émergence, au travers des services d’autoédition du géant de l’e-commerce, de nombreux auteurs en dehors des circuits traditionnels de l’édition. Il a également défendu « [sa] position courageuse en faveur du lecteur pour continuer à livrer gratuitement des livres en zone rurale ».
