Habiter un corps altéré. En février 1819, Francisco de Goya acquiert dans les environs de Madrid la Quinta del Sordo, dont les murs accueillent bientôt ses célèbres Peintures noires. L'artiste souffre alors d'une maladie grave qui expliquera en partie leur sombreur. Un demi-siècle plus tard, les Peintures noires sont transposées sur toile, avant d'être exposées au musée du Prado à Madrid, où Jean-Baptiste Del Amo se rend en octobre 2023 à l'invitation de la collection « Ma nuit au musée ». L'écrivain lutte alors lui-même, depuis plusieurs années, contre une maladie réduisant « comme peau de chagrin [s]on désir d'écriture - [s]on désir tout court ». Dès les premiers mots qu'il écrit pour son récit, il comprend qu'Une éclaircie portera « le bouleversement intime, l'atteinte morale, physique et spirituelle » découlant de cette altération.
Au moment où on propose à Jean-Baptiste Del Amo d'écrire pour « Ma nuit au musée », il vient d'emménager dans la « Maison des Cerfs », en Touraine, où, dès les premières nuits, S. et lui entendent le brame s'élever autour de leur maison, « cris gutturaux, comme on imagine celui des bêtes anciennes, qui se répondent, s'approchent et s'éloignent ». En changeant de lieu de vie, l'écrivain nourrissait l'espoir de laisser la maladie derrière lui, « comme un serpent se défait d'une mue ». « En décidant de partir pour la Maison des Cerfs, tu avais dit à S. que celle-ci serait la bonne, la maison dont tu ne partirais pas de sitôt. Après les deux crises aiguës, tu voulais t'arrêter de courir, poser pour de bon vos valises, habiter un lieu, vraiment. »
À la différence de la Quinta de Goya, cette maison n'est pas parée de fresques mais de mots et des souvenirs d'une vie à deux, à deux « solitudes irréconciliables » faisant front en s'aimant contre les traumatismes passés et présents. Des souvenirs également d'inébranlables fidélités, à l'image de celle témoignée par Kashim, le chien adopté avant la maladie qui s'éteint dans la Maison des Cerfs et se rappelle à l'écrivain face au Chien de Goya. Appartenant aux Peintures noires, ce Chien a lui aussi été transposé sur toile, devenant de ce fait une image certes altérée mais « qui demeure en se modifiant », comme est capable de le faire le corps altéré par la maladie.
À Madrid, à l'ermitage San Antonio de la Florida, face à la tombe de Goya et à un « insolent putto [...] petit avatar de Francisco lui-même », Jean-Baptiste Del Amo entrevoit la forme que va prendre Une éclaircie, « cartographie intime », « où chaque lieu serait associé à un état du corps : un paysage éclaté, un corps-paysage ». Bouleversant geste d'écriture, cette intimité partagée explore avec une proximité (et non une distance) d'une rare justesse la manière dont le rapport au monde, à soi, aux autres, à la création, sont transformés par la maladie. Entraîné dans la spirale des lieux, des époques, des réminiscences et des émotions que saisit ce texte foisonnant, d'une impressionnante maîtrise formelle, le lecteur se voit guidé de l'ombre à la lumière.
Une éclaircie
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Tirage: 10 000 ex.
Prix: 19 € ; 192 p.
ISBN: 9782234096516
