L'histoire commence au tout début du XXe siècle, lorsque le couturier Jacques Doucet (1853-1929), qui avait fait fortune, entame une collection d'art contemporain. Avec goût et bien conseillé. Il sera notamment le premier acheteur des Demoiselles d'Avignon, de Picasso. Mécène, il constitue une Bibliothèque d'art et d'archéologie, dont il fait don en 1918 à l'Université de Paris.
Ce fonds, conservé d'abord à l'Institut d'art et d'archéologie, se trouve aujourd'hui à la BNF, site Richelieu. Ensuite, d'après une idée d'André Suarès, il inaugure, en 1916, une autre forme de mécénat : il rémunère des écrivains connus de son temps, Suarès donc, mais aussi Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars ou Pierre Reverdy, pour lui écrire des lettres originales. L'entreprise va ensuite se professionnaliser : Doucet, conseillé successivement par André Breton, Louis Aragon (qui fera du couturier le personnage de Roussel dans son roman Aurélien), Robert Desnos et enfin Marie Dormoy, se met à collectionner les correspondances, les manuscrits littéraires, les livres rares et précieux, les reliures d'art.
5 000 photographies et objets divers
La crème de la crème, et en grande quantité : le fonds Doucet comprend aujourd'hui environ 5 000 photographies et objets divers (par exemple des meubles ou bibliothèques légués par des écrivains, ou leurs descendants), 40 000 livres, et 150 000 documents d'archives, répartis entre des salles de lecture à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, et le bâtiment du 8, place du Panthéon.
Julien Donadille, directeur de la bibliothèque Jacques Doucet- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À la mort de Doucet, en 1929, la BLJD est léguée à l'Université de Paris (Sorbonne), puis, en 1971, suite à l'éclatement de la structure universitaire, son patrimoine, indivis, passe sous tutelle de la Chancellerie des Universités de Paris. Enfin, en 2025, changement de tutelle, la BLJD dépend désormais de l'université de la Sorbonne nouvelle-Paris-III. Le nu-propriétaire en est l'État, via les Domaines (dépendant du Ministère de l'économie et des finances), le bâtiment étant affecté à l' Université, sa tutelle principale.
Du point de vue de sa gouvernance, la BLJD a été dirigée par Marie Dormoy, jusqu'en 1955. Puis, jusqu'en 1994, par François Chapon, un personnage haut en couleur, qui a écrit la biographie du couturier-mécène. Ensuite, jusqu'en 2007, par le poète Yves Peyré. Puis, jusqu'en 2011, par Sabine Coron. C'est à cette époque, en 2010, que la BLJD reçoit un legs énorme de Jean Béliers, estimé à quelque 3 millions d'euros. Profitant de cet afflux, une conservatrice indélicate se sert dans ces collections, et revend des artefacts à des marchands peu scrupuleux.
Nouvelle dynamique
En 2018, l'apprentie-voleuse est dénoncée, une campagne de presse s'amorce. Mais c'est en 2022, Isabelle Diu étant directrice, que l'affaire éclate réellement, par un article de Victor Castanet dans Le Monde du 17 octobre 2022. La Chancellerie dépose plainte. Le 18, la conservatrice mise en cause, Sophie Lesiewicz, se suicide. La BLJD est alors fermée par le rectorat, qui diligente une enquête de son inspection, en février 2023. En vue de la réouverture, effective en septembre 2023, le personnel de la bibliothèque est entièrement renouvelé, et Julien Donadille, en poste dès le 1er juin 2023, est nommé directeur le 1er mai 2024.
Celui-ci, né en 1979, est conservateur des bibliothèques, diplômé de l'Enssib de Villeurbanne. Il a été attaché du livre à l'Ambassade de France à Rome de 2010 à 2012, puis directeur des bibliothèques de Saint-Ouen de 2014 à 2018, puis conservateur patrimonial des Bibliothèques de Seine-Saint-Denis de 2018 à 2021. Il est également romancier.
Bibliothèque Jacques Doucet. Notes d'André Malraux pour un discours- Photo OLIVIER DIONPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Pragmatique, sa tâche principale, outre le récollement indispensable des collections, a été la remise en marche de l'institution, avec ses dix salariés, ses collections et salles de lecture éclatées sur cinq sites. En cours également, la numérisation des documents du fonds (programme ALME), un projet de mise en valeur des collections, accessibles à tous, gratuitement, sur demande effectuée 48 heures à l'avance, et dans la limite des places disponibles (6 actuellement).
Julien Donadille, tout en gérant le quotidien, se projette évidemment vers l'avenir : « À l'ordre du jour, explique-t-il, un changement de tutelle, le déménagement de toute la BLJD sur un seul site, plus pratique (déjà trouvé), la création d'un musée permanent, l'organisation d'expositions patrimoniales, de rencontres, etc. » Vaste programme... Pour ce faire, ses modèles sont « l'IMEC, bien sûr, mais aussi La Contemporaine de Nanterre, et la Bibliothèque humaniste de Sélestat ».
D'ici là (horizon 2032 ?), les chercheurs continueront d'aller Place du Panthéon consulter religieusement les manuscrits des plus grands écrivains passés, mais aussi des legs récents, comme ceux de Roger Nimier, ou de Jorge Semprun. Ceux d'écrivains vivants, comme Jean Echenoz, Marcelin Pleynet, Laurent Mauvignier, ou Anne Wiazemsky. Et de rêver devant la machine à écrire de Paul Valéry.


