Cavale intergalactique. De quelques années plus âgé qu'Isaac Asimov ou Philip K. Dick, Jack Vance (1916-2013) fait partie de cette génération d'auteurs « blue collar » qui ont exercé plusieurs métiers, tels que groom ou technicien sur une plateforme pétrolière dans son cas, avant de passer par l'université pour devenir écrivain. Comme nombre de ses pairs désireux de donner des lettres de noblesse aux littératures de genre, il a commencé à publier ses histoires dans des pulps dans les années 1940. Ce roman, initialement publié sous le titre Planet of the Damned, était sorti dans la revue spécialisée Space Stories en 1952. Alors que la Terre a été colonisée par une espèce extraterrestre, Roy Barch n'est qu'un domestique en costume de pingouin au service d'un ponte du peuple lekthwan. Il déteste sa condition d'humain asservi et ne trouve rien de mieux que de courtiser Komeitk Lelianr, la fille du maître des lieux. Alors qu'il l'emmène en boîte de nuit en vaisseau pour écouter du jazz, la famille est massacrée par des membres de la cruelle espèce Klau, et Roy et Komeitk sont déportés sur la planète Magarak pour travailler comme esclaves dans une immense carrière.
Ce récit habile en diable nous propose une série de pirouettes et de clins d'œil narratifs plus ironiques et futés les uns que les autres : Roy s'est entiché d'une extraterrestre qui consacre ses études à l'« anthropologie primitive » et, de sujet d'étude, il se mue en séducteur maladroit et balourd qui, s'il relève l'injustice de sa condition de « colonisé », est incapable de voir son propre sexisme à l'œuvre... Et l'ancien larbin devenu esclave en fuite se complaît dans une version héroïque de lui-même, non sans goût pour l'autoritarisme. Des enclos aux esclaves aux plans de fuite en vaisseau spatial, D'or et de fer fleure bon la révolte contre l'oppression, où l'humour et l'érotisme sont aussi désuets que délectables. On s'y plonge avec un curieux sentiment de nostalgie, celui d'une littérature débridée mais également réflexive, où la perspective de l'IA pointe déjà son nez, quand Vance décrit « un monde manufacturier coordonné par un "cerveau", un engin de planification qui assure la bonne marche des éléments ». On se régale de la création d'un bestiaire fabuleux, avec des volatiles à tête de chouette et pattes de héron et de grands hommes roses aux yeux de renard ; on savoure la relation houleuse entre deux personnages qui n'ont rien en commun ; et on se délecte de la façon dont le héros humain est obligé de réapprendre à vivre en chasseur-cueilleur pour retrouver la liberté, lui qui, pour sauver sa compagne anthropologue, doit paradoxalement retrouver les gestes de la barbarie et de la survie animale, avant de découvrir qui il est vraiment à travers le regard généreux de celle qui s'était donné pour mission de l'étudier. Ce roman d'aventures complètement échevelé nous offre le charme absolu des séries Z tout en rafraîchissant, d'une certaine façon, notre regard sur la science- fiction contemporaine.
D'or et de fer
Le Bélial
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 19,90 € ; 224 p.
ISBN: 9782381632261
