Selon une information révélée par La Voix du Nord et confirmée auprès de Livres Hebdo, le groupe Nosoli – qui rassemble les enseignes Decitre, Furet du Nord et le grossiste La Générale du livre – pourrait être placé en redressement judiciaire dans les prochains jours. Une éventualité qui suscite l'inquiétude parmi les 649 salariés de cet acteur emblématique du secteur de la librairie.
Sollicitée, la direction confirme la tenue d’une réunion avec les trois comités sociaux et économiques (CSE) le mardi 26 mai, sans souhaiter en préciser le contenu ni les contours. Un porte-parole indique toutefois: « Nous sommes sur un secteur compliqué. Les récentes annonces faites par la librairie Gibert le confirment. La situation est effectivement tendue : nous avons constaté un fort recul des ventes depuis le début de l'année, plus fort que ce que nous avions imaginé ».
D'après nos informations, à l'issue de ces réunions convoquées dans la matinée, un plan de restructuration sera présenté mardi 26 mai aux collaborateurs du groupe. Une communication globale est attendue vers 13 heures. Si les craintes d’une cessation de paiements et d’un redressement judiciaire dominent, à ce stade, aucune confirmation officielle n’a été apportée sur la nature exacte des mesures envisagées.
« On peut craindre des fermetures de magasins et une véritable casse sociale »
« Si une cessation de paiements ou un redressement judiciaire sont annoncés, on peut craindre des fermetures de magasins et une véritable casse sociale, alerte Franck Brunet, délégué syndical CFDT et responsable du secteur librairie au Furet du Nord de Lille. Aujourd’hui, la balle est dans le camp des actionnaires : à la fois pour une prise de parole et surtout pour une prise de conscience de la gravité de la situation. »
La situation actuelle s’inscrit dans la continuité d’un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) et d’un vaste projet de réorganisation engagés en 2024, qui avaient profondément déstabilisé le groupe. Ces mouvements avaient notamment conduit à la fermeture de deux librairies Decitre (Annemasse et Besançon), entraînant 44 suppressions de postes.
Ils se sont également traduits par un redimensionnement de certains points de vente et par la fermeture de Chapitre.com, à Lamnay. À cela s’était ajoutée, de façon plus inattendue, la fermeture précipitée du Furet du Nord de Beauvais. En interne, ces mesures avaient suscité de vives critiques, les salariés évoquant un « malaise social » et des équipes « en souffrance », dans un contexte de transformation jugée brutale, d'après les enquêtes de Mediapart et de Rue89.
Des alertes ignorées
Pour Yves Darré, secrétaire du CSE Decitre-Decitre Interactive et responsable de la section syndicale CFDT, basé à Grenoble, ces difficultés s’inscrivent dans une évolution plus longue du groupe : « Depuis le rachat de Decitre en 2019 par Le Furet du Nord, nous avons dû faire face à deux PSE, complétés cette année par une recapitalisation de l’entreprise par l’actionnaire, le groupe Turenne. Depuis ce rachat, nous sommes passés d’un modèle “paternaliste” à un modèle tayloriste. »
Selon lui, cette conversion s’est notamment traduite par une standardisation de l’offre, « qui aurait pu éventuellement fonctionner, mais qui ne correspondait pas aux attentes de la clientèle des zones de chalandise propres à chaque magasin ». S’il reconnaît un contexte sectoriel difficile, le représentant du personnel évoque également des tensions internes croissantes : « Les mouvements internes et le turn-over ont engendré une importante perte de compétences et de confiance envers la direction et une lassitude des équipes. »
Yves Darré regrette que « les alertes répétées des CSE, notamment appuyées par le cabinet Syndex, lors des précédents PSE aient été ignorées ». Il cite également une « réduction des bugdets d'achats, qui a directement impacté les stocks, la profondeur de l'offre et, in fine, les ventes », ainsi que des initiatives restées sans suite : « Les trois CSE ont demandé la constitution d’un comité de groupe pour créer une nouvelle dynamique, en vain. Nous avons eu le sentiment d’une volonté de cloisonner les différentes entités, au détriment de la force du collectif. »
Des choix stratégiques critiqués
Toujours selon les représentants du personnel, la dégradation actuelle s’explique ainsi par des facteurs conjoncturels, à l’instar de mauvais résultats enregistrés sur la période cruciale de fin d’année, mais aussi par des décisions internes. Franck Brunet pointe « de mauvais choix stratégiques » qui auraient accéléré la dégradation de la situation.
À quelques jours des annonces officielles, le climat interne est donc marqué par une forte inquiétude. En mars dernier, la nomination de Claude-Nicolas Bergeron comme mandataire social temporaire, en remplacement du P-DG Christophe Desbonnet, avait déjà renforcé les craintes d’une procédure collective imminente. « Si les salariés demeurent toujours attachés à l'enseigne et à leur métier, ils éprouvent une forte inquiétude quant à la préservation de leur emploi », partage Yves Darré. « Ma grande tristesse, c’est de voir que des femmes et des hommes, motivés et impliqués, se sentent aujourd’hui abandonnés et trahis par la direction », confie de son côté Franck Brunet.
Dans l’attente du 26 mai, salariés et observateurs du secteur demeurent dans l'inconnu. L’issue de cette séquence pourrait non seulement redessiner le périmètre du groupe Nosoli, mais aussi constituer un nouveau signal d’alerte pour l’économie de la librairie en France, déjà marquée par le récent placement en redressement judiciaire de Gibert et les difficultés rencontrées par Sauramps, à Montpellier.
