Livres Hebdo : Votre enquête montre que 55 % des auteurs professionnels gagnent moins que le Smic et que 37 % vivent sous le seuil de pauvreté. Quel est votre ressenti après cette présentation ?
Denis Bajram : Nous ne sommes pas là pour casser le moral de tout le monde, mais pour que les choses changent.
Valérie Mangin : Cette présentation est un accomplissement. C’est le résultat de plusieurs mois de travail. En parlant aux journalistes et aux parlementaires, on espère vraiment faire bouger les lignes.
La profession se féminise (près de 40 % d’autrices aujourd’hui), mais votre enquête révèle que 24 % d’entre elles ont été victimes de violences sexistes ou sexuelles. Comment avez‑vous accueilli cette nouvelle ?
V. M. : J’ai des collègues autrices dont je savais qu’elles avaient subi des violences, mais je ne pensais pas que cela concernerait un quart d’entre elles. C’est un réel choc.
D. B. : D’autant plus lorsque l'on constate le nombre d’auteurs concernés par les faits (ndlr : 34,6 % des mis en cause).
L’enquête repose sur près de 1 200 répondants pour une population estimée à 4 000 auteurs. Envisagez-vous d’approfondir encore certains résultats ?
V.M. : Ce n’est que le début. On a déjà énormément de données. Le sociologue Sylvain Aquatias va continuer de les analyser. On présentera d’autres volets, notamment à la Foire du livre de Bruxelles, avec un focus sur la Belgique.
D.B. : Nous souhaiterions également travailler avec d’autres organismes et ouvrir une série de colloques. Et puis, très concrètement, je ne peux plus croiser un éditeur sans lui demander : « Est-ce que tu as lu le rapport ? »
Pendant les débats, l'ensemble des acteurs a déploré l’absence du Syndicat national de l'édition…
D.B. : A priori, il n’y avait pas de représentant, et je trouve ça vertigineux. Ils connaissent pourtant les conclusions de la première enquête. C’est extrêmement inquiétant pour l’avenir de la BD.
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Cette crise peut-elle conduire à une rupture avec le système actuel ?
D. B. : Moi, je reste optimiste : j’espère qu’on peut infléchir la tendance. Mais ceux qui nient le problème mettent en danger leur propre métier. Aujourd’hui, cela peut déboucher sur des formes de colère très fortes. Ce qu’il s’est passé à Angoulême dépasse largement les erreurs de l’organisation. On est à deux doigts de tout envoyer valser.
Benoît Peeters : Angoulême est un symptôme. Le festival a toujours cristallisé les crises profondes de la profession.
L’âge moyen est de 38 ans chez les femmes et 46 ans chez les hommes : assiste-t-on à une désertion des jeunes générations ?
D. B. : Si la majorité des auteurs considère que le système est défaillant, ils vont le quitter. Aujourd’hui, les éditeurs ont peut-être trop de candidats. Dans dix ans, ils n’en auront peut-être plus assez.
V. M. : La désertion des jeunes est un signal particulièrement inquiétant. Quand ils auront quitté le navire, qui parlera aux prochaines générations ?
Quel avenir voyez-vous pour le modèle éditorial, dans un marché saturé et de plus en plus concentré ?
D. M. : À terme, l’autoédition pourrait s’imposer. Si on ne vit pas de ses livres, pourquoi passer par un éditeur ?
V. M. : Lorsqu’on fait seul la promotion de nos ouvrages, qu’on va nous-mêmes les vendre en festival et qu’à la fin on a écoulé 300 exemplaires dont une partie à ses proches, ça montre aussi les limites de ce système.
B. P. : Le plus important c'est d'être défendu. Pas simplement publié, mais réellement soutenu. Le modèle qui consiste à signer des auteurs en espérant un succès hypothétique ne fonctionne plus.
Vous alertez aussi sur les formations en bande dessinée, alors même que le secteur peine à offrir des débouchés…
B. P. : Les écoles privées sont devenues un marché très lucratif, parfois soutenu par des éditeurs. Mais elles entretiennent une illusion : celle d’un débouché qui ne correspond plus à la réalité du métier.
D. B. : On fabrique une génération qui risque de se heurter à un mur. Et à terme, ces écoles pourraient s’effondrer.
Face à des revenus faibles, certains auteurs se tournent vers les réseaux sociaux ou arrêtent après un premier album. Est-ce un basculement durable ?
D. B. : Oui. Si les auteurs construisent leur propre communauté, pourquoi feraient-ils encore des livres ? Si on fait des petites cases, des illustrations pour sa communauté, on est calé sur l’actualité, sur ses envies du jour. Ça correspond beaucoup mieux à l’époque, qui est dans l’instant.
V. M. : Beaucoup d’auteurs très présents sur Instagram s’arrêtent après une première BD. Ils se rendent compte que c’est énormément de travail, pour peu de revenus et parfois moins de reconnaissance qu’en ligne.
Dans ce contexte de précarité généralisée, que faudrait-il changer en priorité ?
D. B. : On est à un moment critique : crise sociale, transformation du métier, arrivée de l’IA… La priorité, c’est que les auteurs aient enfin un statut digne de ce nom.
