Livres Hebdo : Comment est née la collection « sans préavis » ?
Marie Kock : L'idée a germé au détour d'une conversation avec Stéphanie Chevrier, qui était mon éditrice à La Découverte et qui reprenait alors la maison Julliard. Elle avait envie de créer des choses un peu différentes pour relancer les éditions et il a tout de suite été question de textes engagés. Puis Adrien Bosc a repris les rênes du projet et nous sortons un premier livre en mai, Le Test Elzéard, signé par Laurine Roux, puis un deuxième en janvier 2027 écrit par Sigolène Vinson. Pour l'instant, nous prévoyons de sortir deux livres par an.
Quelle est la ligne de la collection ?
Si elle avait un sous-titre, ce serait « la petite bibliothèque de la grève ». Il s'agit de réhabiliter la mémoire des luttes du passé et de faire des ponts avec celles d'aujourd'hui. Quand je me suis installée à Marseille il y a quelques années, j'ai fait la rencontre de personnes de milieux bien différents de l'entre-soi parisien, et notamment de militants, plus jeunes que moi, habitués des ZAD et des luttes LGBT. Lors d'une soirée, je leur parlais du documentaire Les Lip, l'imagination au pouvoir, qui pour moi était une référence majeure dans l'histoire des luttes, dont ma mère m'avait beaucoup parlé. Mais je me suis aperçue que cette révolte n'évoquait rien à mes nouveaux amis. Et je sais aussi que ma mère, très au fait des luttes ouvrières, ne connaît pas celles qui sont menées aujourd'hui. La collection entend donc faire des ponts entre les luttes pour tenter de rattraper la mémoire perdue dans ce gap générationnel. À terme, j'aimerais que l'on traite de révoltes plus anciennes encore, du XVᵉ ou du XVIᵉ siècle.
Les deux autrices au catalogue sont des romancières. Pourquoi la fiction ?
La question était de savoir comment inviter les lecteurs à se sentir concernés par des révoltes qui ne sont pas les leurs. Et de le faire autrement que par la vision universitaire à laquelle on est plus habitués sur ces sujets. Donc, avec des autrices et des auteurs de fiction, qui permettent d'entrer dans l'histoire des luttes par le biais d'un récit incarné, sensible, qui suscite l'empathie. Peu importe le genre employé : roman, manifeste, théâtre… Avec Laurine Roux, on est presque dans de la narrative non-fiction. Berre de Sigolène Vinson sera beaucoup plus romanesque. Aussi j'ai tenu à commencer la collection avec des écrivaines, car ces histoires sont encore bien trop souvent racontées et transmises par des points de vue masculins.
Il y a aussi la notion de territoire. Les autrices écrivent sur une zone qui leur est familière…
Ça me paraissait important que les écrivaines aient un lien affectif avec le territoire dont elles parlent. Il s'agit aussi de montrer l'impact qu'ont eu certaines luttes locales sur le territoire en question, en termes de droit, de perceptions, de représentations… Par exemple l'histoire du gourbi de Berre, qui est le sujet de Sigolène Vinson, où les travailleurs migrants saisonniers étaient logés dans des conditions abominables, a conduit à une révolte et à une prise de conscience générale sur les conditions de ces travailleurs, puis à la création d'un centre d'observation des conditions des travailleurs saisonniers. Ces histoires montrent que même si tous les combats ne sont pas toujours gagnés, ils permettent certaines avancées. Il s'agit de ne pas l'oublier.
