«C'est au cinquième sans ascenseur », prévient-elle. Esther Teillard vit sous les toits à Pigalle. Des piles de livres jonchent le sol le long du couloir. On s'installe à son bureau près de la fenêtre qui donne sur une cour et des appartements. La pièce est claire. On voit bien le ciel, notons-nous. « Et les hommes nus », ajoute-t-elle, espiègle, à la vue du voisin d'en face en slip. Dans son nouveau roman, Fuck Circus, c'est le couple qui est mis à nu. « J'ai voulu un livre avec beaucoup de baise - dépeindre aussi une relation glacée et glaçante : les deux protagonistes s'emboîtent sans pouvoir adhérer l'un à l'autre. » Est-ce de l'amour ? En tout cas, la jeune narratrice le fait souvent avec Gabriel, partout, en plein air, dans le froid, jusqu'au jour où ce sex addict la quitte sans crier gare. L'héroïne dans la vingtaine, emblématique de la "Gen Z", la génération d'Esther Teillard née en 2001, part en quête de son fugitif amoureux - ou plutôt de l'impossible relation. Elle atteste l'incommunicabilité endémique de l'époque. « La narratrice et Gabriel sont deux êtres seuls, liés par la honte. Ce couple est touchant malgré tout, il y a entre eux une forme de communion dans des instants de silence », explique Esther Teillard. La froideur n'est que de surface, nul cynisme dans le livre, au fond c'est « la foi amoureuse » que, sans se l'avouer, chacun cherche... Quoi qu'il en soit, c'est de la fiction, insiste l'autrice de Fuck Circus. Elle partage bien moins d'éléments biographiques avec la narratrice qu'avec la protagoniste de son premier roman, Carnes (Pauvert, 2025), qui relatait les tribulations d'une jeune Marseillaise à Paris - école d'art à Cergy, enfance à Marseille, une mère procureure... Dans la vraie vie, Esther Teillard, dont la mère est effectivement procureure à Marseille, a vécu dans la cité phocéenne avant de monter à la capitale pour étudier les arts plastiques. Elle a grandi au sein d'une famille « farfelue », joyeusement recomposée, à la fratrie nombreuse. « Mes parents sont des fantaisistes. » Son père lui a fait découvrir la chanson française décalée, comme Jean-Luc Le Ténia ; sa mère, passionnée de théâtre, avait monté une troupe avec des voisins. « À la maison, se souvient Esther Teillard, il y avait une ambiance à la Feydeau. » Avec Fuck Circus, l'autrice n'a pas perdu l'atavique sens du burlesque : s'y déploie une ménagerie d'oiseaux rares et de nuit, où l'on croise, entre autres, un descendant de Chateaubriand, une star de la télé-réalité... Les personnages d'Esther Teillard sont à la fois lucides et flottants. Mais à rebours de ces alter ego de papier velléitaires, l'autrice trace son parcours avec une certaine détermination. À Paris, elle a très vite signé des articles dans Artpress et a rejoint la bande de l'émission « Mauvais genres » sur France Culture produite par François Angelier. « Une rencontre décisive » qui lui a dessillé le regard sur la littérature de genre et de la marge. À propos de marge, la voilà qui nous sort de sa bibliothèque le journal de Mireille Havet, figure du Paris lesbien des Années folles, « morte comme un chien ». « Vous connaissez ? C'est à se taper la tête contre les murs tellement c'est beau. » Esther Teillard, c'est un peu de théâtre, mais, chez elle, l'amour de la littérature, ce n'est pas du cinéma. Sean Rose
Fuck Circus
Grasset
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 19 € ; 224 p.
ISBN: 9782246846628
